Ceci est un chapitre de l'étude approfondie de la société suédoise menée pendant quatre années de vie sur place. Lire le chapitre précédent << et le chapitre suivant >>
Depuis une vingtaine d’années, le sociologue américain Ron Inglehart suit les évolutions politiques, sociales et culturelles qui s’opèrent dans le monde en corrélation avec le l’accroissement du niveau de vie, grâce aux données recueillies régulièrement dans le cadre des World Values Surveys auprès de 65 pays qui représentent 80% de la population mondiale.
Alors que l’humeur semble céder à la panique morale, que certains redoutent un repli sur soi individualiste ou un retour en force des valeurs autoritaires, Inglehart observe une dynamique généralisée des pays industrialisés vers des valeurs de plus en plus porteuses de rationalité, de tolérance, de confiance et de participation, vers une plus grande prise de parole de l’individu, une individualité qu’il distingue de l’individualisme égocentrique. Même si leurs trajectoires restent marquées par leur héritage culturel, le développement économique pousse ces sociétés dans une même direction. A mesure que le niveau de vie augmente, que la paix progresse, que la solidarité sociale et le sentiment de sécurité se renforcent, que la société d’information et de communication se développent, les priorités se réorientent, la qualité de la vie et des rapports humains prennent plus d’importance, le champ de l’expression individuelle s’accroît en même temps que l’aspiration à une démocratie de plus en plus proche du citoyen: les valeurs post-matérialistes prennent le pas sur les valeurs matérialistes.
Pour
illustrer son propos, Inglehart dresse une carte du monde selon deux dimensions
qui synthétisent les évolutions et les différences en matière de normes et
croyances, de niveau de satisfaction et de confiance, d’autonomie et de
liberté, de culture politique et d’exercice de la démocratie, d’expression et d’influence. -Cliquer pour agrandir le schéma-
La première dimension, verticale, exprime
le rapport de l’individu à l’autorité et à la morale. Elle oppose les valeurs
traditionnelles qui caractérisent les sociétés plutôt agricoles aux valeurs
séculaires-rationnelles qui tendent à s’accroître avec l’industrialisation.
Elle reflète les attitudes face au pouvoir et la hiérarchie, à la religion, à
l’éducation, au travail, à la fierté nationale, au protectionnisme, au divorce
ou à l’avortement… A la pointe on trouve une logique de liberté, de justification
rationnelle des choix individuels, de légitimité de l’autorité.
La seconde dimension, horizontale, exprime le rapport de l’individu à lui-même et à son environnement. Elle oppose les valeurs de survie qui caractérisent les pays en développement aux valeurs d’expression individuelle des pays à forte activité tertiaire. Elle reflète les pratiques et attentes en terme de sécurité, de santé, de qualité de la vie, de protection de l’environnement, de participation aux décisions politiques et économiques…et les attitudes face à la responsabilité, à l’égalité des sexes, à la diversité et aux différences culturelles, au développement et à l’internationalisation…A la pointe on trouve une logique de bien être et d’accomplissement de soi, d’approfondissement des rapports sociaux, d’action individuelle sur le cours des choses.
Inglehart parvient ainsi à identifier des groupes culturels, fortement marqués par leur passé religieux, politique ou idéologique. Ceux-ci partagent des valeurs similaires et évoluent à leur rythme en empruntant plus ou moins le même itinéraire, généralement d’abord dans le sens d’une rationalisation des valeurs, en corrélation avec le niveau de vie, puis vers une plus grande expression individuelle. Ainsi les pays européens partagent tous à un degré qui leur est propre une propension au rationalisme et à l’individualité. Les pays d’Europe du Nord, historiquement protestants, marqués les premiers, comme l’a décrit Max Weber, par le matérialisme lié au développement capitaliste sont également les premiers à en avoir appréhendé les limites et à avoir évolué vers une nouvelle direction. A la pointe sur les deux dimensions depuis que ces enquêtes existent, les pays scandinaves et en particulier la Suède, continuent de progresser, toujours plus loin, sur leur lancée, confirmant par leur avance leur maturité sociale et politique. Notons que les États-Unis restent l’un des pays industrialisés les plus traditionnels. Les références religieuses et le ton martial adopté dans le discours politique de ce début de millénaire en sont une illustration.
Les analyses d’Inglehart établissent que les valeurs post-matérialistes se sont amplifiées au fil du temps dans les sociétés post-industrielles à mesure que le niveau d’éducation augmentait -la corrélation est très claire- et chez les jeunes générations -de plus en plus éduquées-. L’évolution des valeurs se fait donc dans la continuité. En dépit de ce qu’on pourrait penser, ces valeurs se maintiennent au fur et à mesure que les classes d’âge avancent. On ne devient donc pas « plus réactionnaire » en vieillissant, le fossé entre générations révèle plutôt une différence de niveau d’éducation.
Contrairement à une autre idée reçue, il
n’y a pas d’apathie croissante à l’égard de la politique. Malgré une participation
moins assidue aux élections et une chute assez généralisée des inscriptions
dans les partis politiques, Inglehart met en évidence pour l’ensemble des pays
industrialisés un intérêt accru pour la politique. Celui-ci se concrétise par
une hausse des prises de position individuelles et une aspiration à une
intervention plus directe. Les jeunes, plus post-matérialistes que leurs aînés,
sont moins sensibles aux discours dogmatiques ou idéologiques. Ils ne se
reconnaissent pas dans les valeurs traditionnelles des élites en place, dont
ils ont du mal à accepter l’autorité hiérarchique et l’organisation
oligarchique. Il y a donc plutôt un décalage généralisé entre les valeurs des
élites politiques et celle des citoyens, les plus jeunes en particulier. Le
phénomène n’est pas propre à la France. Et l’implication et l’engagement de la
« société civile », en marge du système, reflètent à la fois ces
aspirations et ce décalage.
Les analyses de Inglehart montrent bien que le fonctionnement d’une société et l’efficacité d’une démocratie ne sont pas le seul fait des institutions ou des politiques adoptées. Il faut que les conditions culturelles et sociales soient réunies, que les « mentalités » et comportements s’y prêtent et surtout, qu’institutions et valeurs soient en phase, pas seulement à un instant donné, mais dans une dynamique.
La Suède sous cet éclairage fait figure de
pionnière.
Historiquement elle a placé l’individu et son rapport à la société au centre de ses préoccupations, elle a élevé la tolérance et le respect d’autrui au rang de valeur centrale, elle a adopté une approche ouverte, rationnelle et lisible de l’économie, des rapports sociaux et de la politique qui permette les remises en cause et les réajustements parce qu’il n’y a pas de situation figée ni de solution définitive. Sa position aujourd’hui est le résultat d’un long processus d’évolution qui se perpétue. Processus qui allie pensée, parole et action.
Pour montrer comment la Suède en est arrivé là, c’est son esprit, son art et sa pratique, que je vais tenter d’illustrer et d’interconnecter dans les articles qui vont suivre.
…à suivre…

Je viens de lire avec grand intérêt l'article intitulé "Lumières du Nord - Valeurs comparées".
J'ai passé de nombreuses années dans différents pays, et me suis particulièrement intéressés aux problèmes comportementaux, notamment pour tenter d'expliquer les problèmes de développement.
Permettez-moi de mentionner un site qui se penche sur les problèmes du tiers-monde et la compréhension des événements politiques sous l’angle des comportements. J'y place quelques textes en rapport avec l’actualité et régulièrement complétés, qui peut-être apportent un éclairage inhabituel. L'adresse est:
http://politic.blog4ever.com/blog/index-73993.html
Et merci pour votre intéressant site.
Robert
Posted by: Robert Zwicky | December 08, 2006 at 04:45 AM