Ceci est un chapitre de l'étude approfondie de la société suédoise menée pendant quatre années de vie sur place. Lire le chapitre précédent << et le chapitre suivant >>
Dirigée par le parti Social-Démocrate depuis plus de 70 ans interrompus seulement par 2 législatures de 4 ans ces vingt dernières années, la Suède a toujours privilégié l'harmonie sociale: elle n’oppose pas les jeunes aux vieux, les hommes aux femmes, les ouvriers aux cadres, les entreprises aux salariés, ceux de la fonction publique au secteur privé, les étrangers aux nationaux, les conducteurs aux piétons, l’immobilisme à la réforme, le gouvernement aux citoyens, les classes moyennes à tous les autres… D’une manière générale, il n’y a pas de polarisation idéologique, ni de simplification manichéenne. Pourquoi en effet opposer la pédagogie au savoir, l’autorité à la prévention, l’économie de marché à la solidarité, la liberté à l'égalité, l’individu à la collectivité, l’esprit d’entreprise au service public, la mondialisation au développement durable… pourquoi partir dans des excès de part et d’autre sur les moyens à employer si ce n’est par pur dogmatisme ou pour marquer un territoire politique dans une pure logique de pouvoir. Il n’est plus possible de nos jours de trancher à priori, de suivre des chemins tous tracés, de situer le bien et le mal de manière immuable dans des situations de plus en plus complexes où les intérêts ne sont plus si simples à démêler. Tout est une question, de dosage et d’équilibre, de bon sens et de discernement, de réflexion et d’expérience, de pratique et de travail en commun guidés par un idéal et des valeurs fondamentales fortes…
La reconnaissance de la valeur de l’individu est
le premier principe de la société. Homme ou femme, jeune ou vieux,
suédois ou étranger, fort ou faible, riche ou pauvre…chacun a une valeur et
personne ne vaut plus qu’un autre. Il en découle non seulement le respect de la
dignité humaine et l’égalité des droits, mais aussi une égalité d’appartenance,
d’utilité et de participation: chacun doit trouver sa place dans la
société pour pouvoir y vivre harmonieusement et prendre part à la vie
collective.
Il n’est pas
surprenant dans ce contexte que l’idée de société, en tant que somme des
individus interdépendants qui la composent, recouvre pour la majorité des
suédois à la fois la nation et l’état. Comme l’explique Åke Daun, ethnologue,
« les suédois considèrent individuellement qu’en tant que membres de la
société, ils en sont autant responsables que ceux qui la dirigent». Dans cette
perspective, peuple et gouvernement, riches et pauvres, forts et faibles sont
censés œuvrer ensemble pour assurer la cohésion sociale et construire l’avenir,
donnant ainsi toute sa substance au pacte social.
Celui-ci s’est constitué sans heurts au fil du temps par la volonté générale. En ce sens, il a plus emprunté aux lumières qu’à Marx....
Les socialistes
suédois sont les premiers à abandonner dès le début du siècle toute référence à
la révolution et à la dictature du prolétariat. En ceci, ils rejoignent les
thèses d’Eduard Bernstein qui, constatant que contrairement aux prédictions de
Marx, le capitalisme avait favorisé l’émergence des classes moyennes et
amélioré le sort de la classe ouvrière, était convaincu que l’égalitarisme
démocratique pouvait, en s’appuyant sur un capitalisme « domestiqué »
et des réformes sociales, faire évoluer encore la condition ouvrière et mener
au socialisme sans opérer de rupture déstabilisante. La démocratie -vs la dictature du prolétariat-, n’étant
plus perçue comme l’instrument de la domination bourgeoise, devenait un but en
même temps qu’un moyen de parvenir à cet objectif.
En adoptant le réformisme démocratique la
Suède a pu très tôt consacrer tous ses efforts à définir un idéal fondé sur
l’action, le progrès scientifique, la responsabilité, la solidarité et
« façonner » dans la douceur et avec un certain enthousiasme la
société suédoise telle qu’elle existe aujourd’hui.
Cette société est si importante qu’on la retrouve en permanence dans tous les discours et débats, dans tous les enseignements. Elle est l’objet de toutes les attentions, évaluations, expérimentations, analyses, prospectives. Elle bénéficie de toutes les initiatives et de toutes les réformes. Cette société fait aussi l’objet de nombreux sacrifices, délibérément consentis de la part des individus qui la composent, qui font dire à plus d’un que tous les suédois sont socialistes dans l’âme même lorsqu’ils votent à droite.
La Suède est
souvent qualifiée de collectiviste. D’abord parce qu’elle est
socialiste, et que l’omniprésence de sa bureaucratie jusqu’à la fin des années
80 a suscité bien des débats sur les libertés laissées aux individus et à la
société civile. Ensuite parce que les suédois mettent tant l’accent sur les
décisions et le travail collectif.
Pourtant, la
société suédoise donne toute sa place à l’individu, autonome, conscient de lui-même et
maître de son propre destin. Mais son individualisme ne se conçoit pas en
dehors de son contexte, de son environnement naturel ou social. Ainsi,
l’individualisme suédois -allocentrique- parce qu’il privilégie la coopération
et les objectifs collectifs se démarque de l’individualisme anglo-saxon -idiocentrique- qui favorise la compétition et les objectifs individuels.
Les suédois, ont
compris que les comportements individuels façonnent la société, et plus
particulièrement les interactions entre individus qui forment le tout. Ils sont
prêts à composer lorsqu’ils pensent que ce tout a quelque chose à y
gagner.
L’appartenance à la société implique des devoirs, des obligations que
chacun s’impose à lui-même. C’est cela être citoyen.
On peut ajouter
à l’esprit suédois une touche d’idéalisme. Car, comme le montrent le niveau de
confiance en autrui et de satisfaction sur son propre sort, l’optimisme est de
rigueur, il n’y a pas d’aigreur, ni de résignation chez les suédois, aucun
renoncement. Juste le sentiment que ça vaut le coup d’œuvrer et de faire des
efforts pour un monde meilleur…parce que, en dépit de tout ce que dépeignent
les cassandres et oiseaux de mauvais augure, en dépit des guerres, du
terrorisme, des maladies, de la pauvreté qui persistent, la condition humaine a
tout de même évolué lors de ce dernier siècle, et elle n’a pas fini de
progresser.
Et c’est bien
de progrès qu’il s’agit. Le pacte social suédois ne recherche pas seulement une
harmonie, un équilibre, il est conçu pour avancer. Il n’est pas perçu comme un
jeu à somme nulle où les uns gagnent au détriment des autres, où tout se résume
à un rapport de force entre intérêts ou blocs opposés, et où l’optimum consiste
à atteindre un statu quo ou à prendre le pouvoir.... Il repose sur une
coopération permanente fondée sur une logique destinée à dégager une communauté
d’intérêt, où chacun trouve son compte –pas forcément matériel-, pour faire
progresser l’ensemble dans une dynamique vertueuse.
Si le jeu est à
somme nulle, les coups bas, incivilités, enfreintes aux règles, abus ou
fraudes, revendications systématiques font partie du jeu, on les tolère même
avec une certaine bienveillance et parfois avec admiration. Tout l’art de la
guerre est basé sur la duperie[4]
disait Sun Tzu…Ce qui est pris n’est plus à prendre. Dans cette
configuration l’honnêteté ne paye pas. Elle est même assimilée à de la naïveté
béate –le cave, le pigeon a de beaux jours devant lui…- Mais si le jeu est basé
sur la compréhension et la confiance mutuelle, chacun peut y gagner. Pour
parvenir à un résultat, tous doivent jouer cartes sur table, dévoiler leurs
objectifs, donc jouer franc jeu en respectant la règle et en faisant preuve de
transparence. Celui qui profite de cette confiance pour leurrer les autres se
met hors jeu car il fragilise l’équilibre et la dynamique du tout. L’art de la
paix s’impose. Dans cet état d’esprit, c’est le crime qui ne paye pas. La
collectivité entière le dénonce en allant même parfois jusqu’à la délation, en
particulier en matière de fraude fiscale. Le débat actuel sur la gouvernance et
l’éthique, de l’éthique d’entreprise au développement durable, en passant par
le commerce équitable, repose sur ce principe qui suppose la bonne foi, la
confiance et une vision partagée par les acteurs. Si la stratégie d’entreprise,
la résolution de conflits ou les relations internationales cherchent de plus en
plus à s’inspirer de cette logique, la Suède est sans doute le pays où elle
imprègne les interactions entre les acteurs à tous les niveaux, public ou
privé, politique, social ou économique...dans le cadre d’une véritable culture
de la coopération constructive qui va beaucoup plus loin que la simple
coexistence d’intérêts individuels.
Concrètement,
on en voit les résultats dans la vie politique.
Les forces
politiques du pays une fois qu’un gouvernement est démocratiquement élu
pour une durée déterminée, emploient leur énergie à faire entendre leur voix
pour mieux faire avancer les choses, pour apporter leur pierre à l’édifice,
plutôt que pour dégommer les uns ou les autres et faire avancer leur propre
pouvoir. Il règne, tout au moins en surface, une logique, un objectif commun,
une cohérence, qui rendent la politique –au sens de l’administration de la cité
et non de la lutte pour le pouvoir- lisible par un non initié...
Malgré la
puissance de ses organisations, la Suède n’est pas corporatiste au sens où on
l’entend en France. Le poids des syndicats -80% des salariés contre 8% en
France!- y est sans doute pour beaucoup. Un syndicat représentatif de
l’ensemble des salariés aura du mal à ne privilégier qu’une partie d’entre eux.
L’idée même d’un syndicat qui oeuvrerait pour tirer au maximum la couverture à
un groupe particulier sans se préoccuper du contexte global est impensable.
L’économie de
marché et la création de richesse ne sont pas tabou. Chacun a intérêt à ce que
l’économie soit florissante, à ce que particuliers et entreprises
s’enrichissent. C’est ainsi les emplois se créent, et les ressources de l’état
augmentent pour à la fois mieux financer le service public et la solidarité. Dans
tous les gouvernements du monde la personne publique consomme et ne produit
rien. D'où lui vient donc la substance consommée? Du travail de ses membres.
C'est le superflu des particuliers qui produit le nécessaire du public. D'où il
suit que l'état civil ne peut subsister qu'autant que le travail des hommes
rend au-delà de leurs besoins.[5]
La social-démocratie a clairement adopté aujourd’hui l’économie de marché
tout en restant vigilante sur ses dérapages. Même lorsqu’il était question de
nationaliser un jour une partie de l’industrie et des services et d’adopter la
cogestion, les gouvernements sociaux démocrates se sont efforcés de maintenir
et d’améliorer l’état de l’économie et la compétitivité des entreprises,
indispensables selon eux pour le maintien de l’emploi. Ils ont pris soin
d’éviter les réformes qui auraient pu faire baisser la production ou alourdir
les processus de décision dans l’entreprise. Les syndicats sont quant à eux
attentifs à ce que leur action ne nuise pas au bon fonctionnement et à la
compétitivité des entreprises.
L’état n’est
pas un ennemi, ni l’impôt une punition. L’état est le garant de la cohésion, et
l’impôt sur le revenu, collecté à la source, et donc comprenant les charges
sociales salariales, est le moyen de financement de la solidarité et du service
public. S’en acquitter, c’est un acte d’appartenance à la société, un acte à la
fois de solidarité et de participation. Pour cette raison, tous payent des
impôts, même symboliques. Et tous sont conscients que le budget de l’état sort
de leur poche. La fraude fiscale est considérée comme une escroquerie contre la
société, c’est à dire contre l’ensemble des citoyens…et lorsque certains s’y
adonnent, ils sont loin de le crier sur les toits…
L’impôt n‘est
pas un sujet tabou. C’est un instrument de gestion de l’état pour lequel
le ministère des finance fait régulièrement de la publicité : presse,
affichage et spots TV. Tout comme au Danemark où ils ont accédé au pouvoir, les
partis de droite ne revendiquent pas systématiquement la réduction de l’impôt
sur le revenu, le débat porte plutôt sur son affectation, sur la manière dont
l’état est géré, ou sur l’équité ou le bien fondé de certains impôts annexes.
Dans leur dernière campagne législative, les sociaux démocrates n’ont pas
hésité à utiliser l’impôt comme argument publicitaire. On voyait une femme
entre deux ages sur une affiche type colonne Moriss. Infirmière. Je suis fière
mais mécontente, fière parce que nous avons réussi à mettre en place un système
de santé efficace, mais mécontente car il manque de personnel et peut être
amélioré. Donc, ensemble, avec nos impôts, finançons etc…
Depuis la réforme de l’état, les affaires publiques se gèrent un peu plus comme les entreprises privées –rationalité, productivité, service, efficacité- pour une gestion optimale des deniers publics, c’est un devoir vis à vis du contribuable et de la société, et une condition nécessaire pour préserver les acquis sociaux. L’état ne doit intervenir que là où il apporte réellement une valeur ajoutée.
...© Menemani - à suivre...

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