Ceci est un chapitre de l'étude approfondie de la société suédoise menée pendant mes quatre années de vie sur place. Lire le chapitre précédent << et le chapitre suivant >>
Pour Jörgen Hermansson, professeur de sciences politiques à l’université d’Uppsala, la Suède est le pays qui incarne le mieux les idées des lumières qu’elle a pu expérimenter par la pratique avant même la révolution française et la déclaration d’indépendance américaine et qui ont ensuite mûri dans la continuité de deux siècles sans guerre ni révolution.
Les idées des
Lumières n’ont pas toujours eu bonne presse. Elles ont souvent été assimilées,
en France, aux « idées bourgeoises », mercantiles,
libérales…anglo-saxonnes…même si nos philosophes restent au panthéon des
inspirateurs de la Révolution Française.
Il n’empêche, dans leur dimension philosophique, sorties du contexte matériel de l’époque et adaptées aux évolutions de nos démocraties modernes, elles méritent que l’on s’y penche à nouveau.
Si les idées des Lumières n’ont pas particulièrement donné naissance à un mouvement révolutionnaire en Suède, elles ont pas moins fait leur chemin de manière diffuse auprès des suédois indépendamment de leur appartenance sociale ou politique, dès la fin du XVIIIès, modifiant en profondeur les modes de pensée[1]. La presse de l’époque s’est largement faite écho des grands thèmes du moment : tolérance, traitement des enfants etc…
Secrétaire
perpétuel de l’Académie des Lettres Suédoise et en même temps chancelier de
l’université d’Uppsala et percepteur royal, Nils von Rosenstein est sans doute
l’intellectuel suédois qui connaît le mieux les philosophes français pour les
avoir étudiés et fréquentés lorsqu’il était secrétaire d’ambassade à Paris.[2]
Il est le premier à avoir formalisé, au cours d’un discours devant l’Académie
des Sciences en 1789 et publié en 1793, une
conception des Lumières qui pourrait refléter l’Esprit Suédois de l’époque.
Pour Rosenstein, les Lumières sont la connaissance « vraie » et
applicable –voilà la substance de son discours-
Vraie, parce que fondée sur une méthode scientifique pour observer, étayer,
rechercher les causes et les effets, comparer, exercer son jugement et parvenir
à des conclusions. Superstitions et erreurs se multiplient quand on ne se
conforme pas à une méthode de pensée rationnelle, et il est plus facile de
crier et d’accuser que de prouver, étudier et analyser.
Applicable, parce que destinée à rendre la société et les hommes heureux, à
titre individuel et dans les rapports avec leurs semblables. Pour cela, la
libre raison et le jugement s’exercent en tenant compte des droits et devoirs
de chacun et des principes fondateurs de la morale et de la politique.
Même dans les sociétés les plus évoluées, la législation n’est jamais
totalement accomplie et doit pouvoir être améliorée. C’est ce degré
d’accomplissement, ce sont ces améliorations que visent les Lumières, qui
constituent les Lumières mêmes et que seules les Lumières peuvent concevoir.Qu’il
s’agisse de son développement personnel ou du bien commun, chacun à la
possibilité d’agir. La Justice est garante de l’égalité entre les hommes en matière
de droits et de devoirs.
C’est la manière de penser qui fait qu’un pays sera gouverné par les
Lumières. Celle-ci repose sur un ensemble de comportements et de convictions
transmises par l’éducation. Cette connaissance doit donc être diffusée au plus
grand nombre parce que les lumières doivent guider aussi bien les gouvernants
que les gouvernés pour que les erreurs, l’ignorance, les passions, la violence
et les égoïsmes ne les gouvernent pas.
Pour juger du degré auquel les Lumières sont parvenues, il faut prendre en
compte la société toute entière et les gens de toute conditions…
Les théories des philosophes rendent des services, mais il faut qu’elles
évoluent avec la réalité.
Cette vision
met l’accent sur une diffusion progressive des lumières. Rosenstein rejoint sur
plusieurs points Kant qui écrivait dès 1784 qu’un public ne peut
parvenir que lentement aux lumières. Une révolution peut bien entraîner une
chute du despotisme personnel et de l'oppression intéressée ou ambitieuse, mais
jamais une vraie réforme de la méthode de penser; tout au contraire, de
nouveaux préjugés surgiront qui serviront, aussi bien que les anciens, de
lisière à la grande masse privée de pensée.[3]
Dans ces circonstances, et avec l’assassinat de Gustave III en 1792 et la
Terreur qui commençait en France-, les intellectuels qui avaient applaudi à la prise de la
bastille n’ont pas tardé à réprouver la violence qui l’a suivie.
L’autonomie intellectuelle
de l’individu, l’égale importance de la raison et de l’éthique, la conscience
politique, la diffusion de la raison et de la connaissance objective à tous,
une conception évolutionniste des idées et du savoir, alliés à l’idée kantienne
de l’homme et du destin de l’humanité se retrouvent dans la Suède
d’aujourd’hui.
Jörgen Hermansson résume le credo des Lumières en trois points qui constituent la base du réformisme démocratique suédois:
Ni dieu, ni la nature, ni l’histoire ne pourront dicter à l’homme ses valeurs, ou distinguer le bien du mal à sa place. Mais c’est l'idée de l'humanité et de sa destinée universelle qui doit guider son action dans le respect de la dignité et l’égale valeur de chaque individu.
Par ses capacités d’entendement, de jugement, de raison, il a les moyens de comprendre les circonstances et le contexte qui influent sur son existence et la société dans laquelle il vit.
Par son autonomie morale et sa capacité politique, il a la faculté d’influer sur son existence et sur la société et, en tant que Citoyen du Monde, il est de sa responsabilité de faire en sorte que ses valeurs et le monde dans lequel il vit concordent.
La prise de position sur la nature de l’homme et sur la poursuite d’un objectif commun est claire. L’homme n’est pas cet être impuissant déterminé par la nature ou par l’histoire, il est libre et autonome, et peut se réaliser aussi dans quelque chose de plus vaste que son intérêt personnel. Cette vision de l’individualisme s’oppose à deux conceptions pessimistes qui sont en fait les deux faces d’une même idée de la liberté. D’une part, que même librement consentie, la détermination et la poursuite d’un objectif commun prive nécessairement l’homme de sa liberté. D’autre part, que toutes les fins individuelles se valent et doivent coexister, et qu’il est donc vain de chercher à déterminer un objectif commun.
Concrètement, cette philosophie se heurte un peu partout dans le monde au scepticisme de part et d’autre du spectre politique. Côté marxiste on doute de la capacité d’agir indépendamment de sa catégorie sociale et, en rejetant la responsabilité individuelle comme illusion, on contribue à développer un sentiment de victimisation revendicatrice…. Côté néo-libéraux, on doute de l’utilité de l’action politique, et en prônant un ordre social spontané calqué sur celui du marché, on conforte le sentiment d’impuissance démobilisatrice… Plus au centre, à gauche comme à droite, on n’a pas trop de religion, on court souvent derrière les urgences, et on se retrouve à gérer à la fois la revendication et la démobilisation…
La Suède non seulement pose ce credo des lumières comme base de sa pensée politique, mais elle dessine ses institutions, son système éducatif et ses pratiques de gouvernance de manière à donner aux citoyens les moyens de mieux comprendre, se déterminer et agir dans le cadre de valeurs fondamentales partagées qui ne sauraient être relatives. L’état n’est pas seulement un dispositif institutionnel qui a pour but d’assurer la coexistence équitable de communautés et d’intérêts particuliers, ni ce monstre omnipotent tel que nous le connaissons en France. Il se place dans une logique de responsabilité qui va bien au-delà de sa mission de service public ou d’état providence.
La Suède croit en l’homme et elle a la
conviction que la politique peut satisfaire les attentes qui se cachent
derrière cette vision naïve. De la même manière que Kant ne dit pas que l'âme est effectivement
immortelle ni que Dieu existe, mais que pour croire en l’homme, il faut faire comme
si c'était le cas[4],
les suédois, laissant Dieu de côté[5],
ne préjugent pas de la nature de l’homme, mais ils font comme si l’homme
était libre, raisonnable, perfectible, capable de s’élever au dessus de ses
seuls intérêts personnels pour s’accorder sur une éthique universelle. Ce dogme
est le seul que s’autorise la philosophie suédoise…
Ainsi, les suédois aiment se définir comme des humanistes rationnels. Humanistes parce que animés par un idéal universaliste qui repose sur des valeurs fondamentales de confiance, d’entraide, de tolérance, de respect et d’équité. Rationnels parce que guidés par la connaissance, la raison pratique, le bon sens.
[1] Frängsmyr cite à ce sujet Arne Jarrick. Back to modern reason, 1999
[2] Nils von Rosenstein, Försök till
afhandling om upplysningen, Stockholm, 1793
[3] Kant, Emmanuel, 1784.
Qu’est-ce que les Lumières.
[4] Res Publica n°17 1998, David Simard
[5] La Suède est le pays le plus sécularisé et le moins pratiquant de tous
les pays occidentaux…

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