Ceci est un chapitre de l'étude approfondie de la société suédoise menée pendant mes quatre années de vie sur place. Lire le chapitre précédent << et le chapitre suivant >>
La
social-démocratie veut que les idéaux de la démocratie marquent de leur
empreinte tous les aspects de l’organisation sociale[1]
et les rapports entre les individus[2].
C’est en ces termes que
débute le premier programme social démocrate rédigé en 1897.
Le modèle
suédois a essuyé bien des critiques et connu bien des transformations depuis.
Mais les idéaux et les objectifs sont restés les mêmes et sont aujourd’hui partagés
par toute la classe politique. Plus que jamais, les notions d’individu,
de rapports humains, de société, d’humanité et de démocratie animent la pensée
politique.
Ainsi les
suédois donnent à la démocratie un rôle et une substance qu’elle n’a pas forcément
au départ. Elle n’est pas seulement un moyen pour le peuple d’exercer sa
souveraineté. Comme élément moteur du développement de l’être social et de la
société toute entière, elle constitue aussi une fin en elle-même.
Que ses idéaux
s’articulent autour des grands principes universels des droits de l’homme n’est
pas une grande surprise…Ce qui l’est plus, c’est cette volonté d’imbriquer
aussi intimement la politique à la vie sociale, d’associer approfondissement
démocratique et progrès social.
Préserver la démocratie
La démocratie
aussi a fait l’objet d’une enquête de longue haleine. Pas pour réformer les
institutions, mais parce qu’elle a besoin sans cesse d’être jaugée et
entretenue.
Au delà d’un
taux de participation enviable de 80% aux élections législatives de septembre
2002 les indicateurs inquiètent depuis 15 ans les politologues et les pouvoirs
publics :partis politiques qui ont de plus en plus de mal à mobiliser les
nouveaux électeurs et à recruter des militants notamment parmi les plus jeunes
; age moyen des élus qui augmente rapidement et qui creuse le fossé entre les
générations[6] ;
taux de participation aux élections qui ne cesse de diminuer en particulier
chez les jeunes où il a chuté de plus de 15% depuis le milieu des années 1980
pour s’établir à un niveau –encore honorable selon nos standards- de 70%[7].
Face à ce constat préoccupant pour l’avenir, les autorités n’ont pas attendu
que l’abstention et la démobilisation atteigne l’ampleur que l’on connaît en
France pour réagir.
Développer le Bill
for democracy
Raison pratique, éthique et dialogue
Montesquieu
l’Esprit des lois Livre XIX ch XXVII
En quoi consiste donc la raison
suédoise ?
Les suédois ont
toujours manifesté leur intérêt pour la manière dont les choses fonctionnent
concrètement et estimé les choses « bien pensées et bien faites » et
en même temps pour la gestion « irréprochable ». A l’après guerre,
ils ont eu une propension à organiser la société comme on concevrait puis
construirait et mettrait en ordre de marche une machine[8].
Ils en conservent une approche factuelle et méthodologique des problèmes, une
pratique immodérée de l’observation, l’expérimentation, l’évaluation,
l’optimisation…et une foi démesurée dans l’éducation pour cultiver en
permanence la connaissance et les compétences à la fois pratiques, techniques,
politiques et sociales de l’ensemble de la société. La raison suédoise n’est
donc pas seulement scientifique.
Pour le
sociologue suédois Hans Zetterberg, le rationalisme suédois n’a ni la rigueur
du rationalisme français, ni l’intelligence pragmatique des anglais, ni le
perfectionnisme énergique des Allemands. Plus que par la logique poussée à son
extrême, il est marqué par le sens du raisonnable, par la modération du Lagom,
par la recherche d’un équilibre en toute chose…
Les
intellectuels et hommes politiques Français opposent souvent aujourd’hui
l’abstrait au concret, l’action désintéressée à l’efficience, le « sujet
réflexif » à l’ « individu empirique », le collectif à
l’individuel, la raison à la morale, comme s’il fallait choisir son camp... Les
suédois refusent de s’enfermer dans de telles contradictions. En fait, il
combinent sans doute le meilleur de tout cela pour inscrire leurs idéaux dans
la réalité…
La démarche
rationnelle suédoise que l’on retrouve dans tous les domaines se définit comme
le meilleur moyen d’atteindre un idéal dans un contexte donné, mais aussi de
maintenir le cap lorsque le contexte évolue... Dans le domaine public, il
s’agit de créer une rationalité collective qui nourrisse le processus
démocratique, en partant du principe que l’ordre politique et social peut être
amélioré en permanence.
La Suède se
définit comme une société ouverte qui n’hésite pas à se soumettre à l’épreuve
des faits et à se remettre en cause. Chacun peut et doit la remettre en
question. Rien n’y est figé. Toute décision est réversible. L’erreur est même
considérée comme une étape nécessaire pour avancer. Ainsi, la réforme n’est pas
considérée comme un point d’aboutissement mais comme un point de départ qui ne
cessera d’être amendé par l’expérience, car rien n’est jamais parfait, tout
peut être amélioré. Dans ces circonstances, la peur de mal faire n’a plus
cours : on se donne les moyens de faire au mieux, et en même temps, ceux
de redresser le tir, notamment en prévoyant dès le départ des méthodes
d’évaluation des politiques mises en oeuvre… Les suédois ont toujours été plus
que quiconque soucieux de déceler les conséquences néfastes du progrès ou les
dangers générés par la société, d’y remédier rapidement, et même de les
anticiper par une prévention adaptée. Rapport au travail, éducation des jeunes
enfants, environnement, éthique d’entreprise, déséquilibre Nord/sud, violence
toxicomanie, participation à la démocratie... sont autant de domaines où les
suédois n’attendent pas que les problèmes prennent des proportions
irréversibles pour agir.
Cela signifie
concrètement aussi que les problèmes sont abordés avec un œil neuf, sans
préjugés ni tabous, et sans appliquer de recettes idéologiques. Seules
prévalent les contraintes d’éthique, de conformité des moyens et des fins aux
valeurs fondamentales de la société, de respect des individus, de leurs droits
et de leurs idées…et l’objectif d’efficacité.
Jörgen
Hermansson suppose qu’il faudrait idéalement n’avoir aucune préférence
collective au départ. Il faudrait même totalement séparer l’idéal démocratique
–i.e. l’idéal universel- de la logique politique et morale et des normes sociales
générées par le système. Tous les fantasmes imaginables en matière de politique
publique devraient être mobilisés pour mettre en œuvre de la manière la plus
effective possible les désirs politiques formulés par les citoyens.
Sans en arriver
là, on n’hésite pas, par exemple, à expérimenter des solutions innovantes qui
remettent en cause certains aspects du service public ou de l’état providence
lorsqu’ils deviennent contre-productifs et qu’il ne touchent pas aux droits
fondamentaux des citoyens et au cœur de la mission de l’état…
On essaye de
regarder en face et de résoudre calmement au cas par cas les conflits de
« valeurs » et les divergences d’interprétation du sens de la
justice. Les oppositions entre égalité et liberté se font de plus en plus criantes.
Imposer l’égalité tue la liberté, et trop de liberté creuse les écarts, c’est
un fait. Encore faudrait-il savoir de quelle liberté et de quelle égalité on
parle…La politique consiste de plus en plus à arbitrer entre les droits qui
entrent en concurrence : égalité de droits contre égalité de chances,
liberté d’expression contre dignité humaine, liberté contre laïcité etc….
L’approche rationnelle consiste à poser les problèmes de manière explicite,
dans un langage clair et précis qui donne un contenu aux concepts et aux
symboles pour que chacun comprenne de la même manière ce dont il est question.
Les termes de valeurs républicaines, droits, liberté et égalité employés dans
l’absolu, sont devenus des idéaux universels chargés d’histoire, auxquels chacun
donne sa propre signification, parfois émotionnelle. Ces termes sont rarement
employés tous seuls en Suède.
Le processus
rationnel de décision se soumet à l’exigence de l’action. Il suppose de se
mettre d’accord au préalable sur un diagnostique, sur des hypothèses de départ,
et sur un objectif. Il évalue les différentes « idées reçues », en
envisage de nouvelles, compare les conséquences prévisibles des différentes
actions possibles en s’interrogeant sur leur finalité. Il structure les
préférences.
Ainsi s’engage
une discussion critique non partisane où les acteurs chercheront à se
convaincre les uns les autres avec des arguments objectifs. Ce contexte ne
laisse aucune place à la politique « coup de sang » et aux
vociférations des uns et des autres. On garde la tête froide, les média ne sont
pas à l’affût des « petites phrases » ou de confidences, aptes à
déclencher les passions, et ne cherchent à « coincer » personne, ils
tentent plutôt d’alimenter le débat de fond. Les politiciens ne jouent pas sur
les effets d’annonce. On se concentre sur le contenu et les solution, bref, on
travaille.
L’exercice suit
des règles précises. Au droit de critiquer s’associe une obligation d’écouter
les arguments des autres. C’est l’expression du respect pour autrui. Le
sceptique qui n’est pas prêt à écouter risque de ne pas être entendu…
L’argumentation
est basée sur un raisonnement clair, étayés par des faits, motivé par de
« bonnes raisons » et visant de « bonnes fins ». On ne peut
jamais éliminer les doutes, ni les dissensions, mais ce type d’argumentation
permet de les réduire ou d’en tenir compte. Le débat est informé, les solutions
sont réfléchies, le jugement est mûri… Pensée, parole et action politique
fonctionnent comme un tout, les discours sont concrets et les réalisations
suivent. L’action a toutes ses chances de porter ses fruits.
Si l’on s’en tient à la définition de Kant : L'entendement est connaissance du général. Le jugement est l'application du général au particulier. La raison est la faculté de voir ; le processus de décision suédois laisse tout le loisir aux citoyens de faire preuve d’entendement, de jugement et de raison. En affûtant leur sens de la complexité, de la réalité et leur sens critique, il leur permet de mieux comprendre, se déterminer et agir.
Culture commune, maturité politique et conformisme
Mes lecteurs
sceptiques m’opposeront que tout ceci exige des compétences qui ne sont
peut-être pas données au commun des mortels… Eh bien, la Suède apprend à ses
enfants à s‘écouter les uns les autres, à se respecter, à se former une opinion
et à la défendre, à réfléchir aux valeurs fondamentales et au sens de leur
action, à bâtir une argumentation, à l’exprimer, à exercer au maximum leur
influence. Pas seulement en lisant des livres, mais par la pratique au
quotidien. Adultes, les suédois parlent sans doute peu de politique dans les
dîners en ville, mais ils s’informent, étudient leur sujet et participent aux
débats de société. Ceci, en retour, est formateur. Ils cultivent ainsi en
permanence la « maturité » politique qui leur évite de tomber dans la
politique « loterie », de céder à la peur de l’inconnu ou du
changement, et de sombrer dans une opposition systématique à tout ce qui peut
remettre en cause le statu quo…
Bichonner ainsi
le sens civique et la démocratie porte apparemment ses fruits puisque la
Suède est selon Henry Milner, un universitaire canadien spécialisé dans la
politique comparée, le pays le plus « civiquement lettré » du monde
avec la Norvège, c’est à dire, le pays dont la connaissance et la participation
politique sont les plus développées.[9]
Etablir un
consensus signifie nécessairement rechercher les points communs, les
similitudes, ce qui rassemble, et ensuite, se conformer à la décision commune.
Il est communément admis que l’homogénéité culturelle de la Suède a joué un
grand rôle dans le succès de sa politique consensuelle. Même si elle a
accueilli un nombre important de marchands allemands, hollandais et juifs, de
huguenots au moment de la révocation de l’édit de Nantes, si nombreux de
ses rois étaient d’origine étrangère, elle n’en a pas moins assimilé ces
différentes populations avec une étonnante facilité pour créer une véritable
mentalité suédoise.
Jörgen
Hermansson affirme que la pratique du débat et du dialogue crée une culture
politique commune. De là à crier au conformisme et à la toute puissance de la
norme sociale, il n’y qu’un pas que certains n’hésitent pas à franchir. Et si
l’on entre l’éducation en ligne de compte, les accusations de propagande et
d’embrigadement ne se font pas attendre.
La question est
alors de savoir si c’est l’homogénéité et le conformisme qui crée le consensus,
ou si c’est le processus démocratique et la maturité politique qui favorise le
partage des idées.
Il est certain
que le processus de décision lui-même, qui « affine » les points de
vue pour que ceux-ci soient bien fondés et reposent sur des arguments bien
pensés, « vrais » et « justes » qui « nettoie »
les préférences de tous les éléments arbitraires, spéculatifs, égoïstes ou
émotionnels, de tous les préjugés, tend à unifier le mode de pensée, ou du
moins à limiter les différends à ce qui est défendable tant sur le plan de la
raison que de l’éthique. Chacun est en droit de penser ce qu’il veut à titre
privé, mais collectivement les valeurs universelles prévalent, et par
conviction sur le mérite de ces valeurs les suédois pratiquent l’autocensure.
Le « politiquement correct » se nourrit lui-même. Plus personne
n’irait aujourd’hui en Europe revendiquer sur la place publique le retour à
l’esclavage ou à une religion imposée. C’est sans doute une illustration du
processus de rationalisation diffuse des valeurs et des idées que Raymond
Boudon, sur les traces de Max Weber observe dans l’histoire des sciences, du
droit, des institutions politiques et plus récemment à travers les travaux de
Ron Inglehart dans les domaines de la religion et de la morale.[10]
Boudon discerne dans l’ensemble des sociétés modernes une tendance à
dépouiller la morale de tout tabou, pour la réduire à son noyau, le respect
d’autrui ; à vouloir mettre davantage la politique au service du
citoyen ; à approfondir les institutions démocratiques pour que le pouvoir
respecte mieux le citoyen ; à écarter les idéologies simplistes…[11]
Tendance qu’il lie étroitement au niveau d’instruction. En la matière, la
Suède mène la danse, au détriment peut-être d’un pluralisme ?
affirmé.
Le réformisme
démocratique et le débat public tel qu’ils se pratiquent en Suède sont des
accélérateurs de la rationalisation diffuse des valeurs et des idées.
Les sociaux
démocrates jouent un rôle important dans le processus. Au pouvoir depuis 1917
au sein d’une coalition, puis seuls depuis 1932 avec seulement trois –petites-
législatures d’interruption en 1976, 1979 et 1991, ils ont largement contribué
à façonner la société telle qu’elle est aujourd’hui. Mais on est en droit de se
demander dans quelle mesure ils ne sont pas l’incarnation de l’identité
suédoise. Ce qui expliquerait une telle longévité.
Avec soixante
trois ans de gestion des affaires publiques et une assise électorale qui est
rarement passée sous la barre des 40%, le parti est le lieu privilégié pour
réaliser ses ambitions publiques et il draine de ce fait une bonne partie de
l’énergie politique. Issu des mouvements populaires locaux et du syndicalisme
avec lequel il entretien des liens étroits, il est composé d’hommes et de
femmes « comme tout le monde », sans nécessairement de diplômes
prestigieux, représentatifs de toutes les origines sociales, et donc finalement
de la société elle-même, et il s’attache en permanence à maintenir cette
représentativité. Ses membres bénéficient de la confiance des électeurs qui les
tiennent pour compétents pour gérer les affaires publiques, honnêtes, fiables,
proches des gens et capables de réaliser des choses. Loin de sombrer dans
l’hégémonisme et l’immobilisme, le parti n’hésite pas à attirer et à intégrer
au maximum les idées et projets novateurs et les jeunes contestataires à fort
potentiel, ni à donner très vite des responsabilités aux plus jeunes. Les
partis de l’opposition, dont le plus important culmine à 15%, ont du coup peu à
offrir aux jeunes opposants talentueux qui préfèrent intégrer la presse,
l’industrie ou les clubs de réflexion. Mais l’originalité de sa gestion vient
principalement de son mode de fonctionnement démocratique. Le dialogue et la
démocratie délibérative ne sont pas des arguments électoraux, ils s’inscrivent
dans la réalité, et les sociaux démocrates les appliquent à eux mêmes. D’abord
au sein du parti, où il s’agit d’évaluer en permanence l’adéquation et
l’efficacité des politiques mises en œuvre et de faire une place aux idées
nouvelles émanant de ses membres, au cours de débats ouverts internes. Ensuite,
en dialoguant en permanence avec toutes les composantes de la société, et en
particulier les membres de l’opposition. Il est d’ailleurs intéressant de noter
que pour favoriser les échanges de vue, les places au parlement sont attribuées
par origine géographique et non par affinité politique. Régulièrement, le parti
adopte ou teste les « bonnes idées » de l’opposition qui jouent un
rôle de laboratoire d’idées dans le cadre du débat public ouvert qui précède
les grandes réformes. Ce débat public ouvert naît en général dans la presse,
soit à l’initiative du gouvernement, soit spontanément.
Le parti social
démocrate est finalement une grosse éponge, qui s’imprègne des apports de
l’ensemble de la société, anime le débat public, veille au respect des valeurs
et entretient le processus démocratique. Les qualités les plus prisées pour
grimper dans la hiérarchie du parti ne sont pas l’entregent, la capacité à
tenir une ligne politique ou idéologique, ou à s’imposer dans un rapport de
force, mais la capacité à être à l’écoute, à coopérer, à animer le débat, et à
faire des propositions réalistes et efficaces, conformes aux idéaux. C’est sur
ces qualités plus que sur des politiques proprement dites que les sociaux
démocrates construisent leurs programmes électoraux.
Des sept partis
d’opposition, personne ne conteste réellement les valeurs de la société
suédoise, ni les grands principes de l’état providence, ni le dialogue
consensuel. Les débats électoraux portent principalement sur les moyens de
parvenir à un objectif commun et leur dosage : taux de prélèvement,
allocation des ressources, le degré de libéralisme, l’éducation et la santé,
moyens que les sociaux démocrates sont tout à fait à même d’adopter s’ils ont
un sens. A tel point que certains considèrent que tous les suédois sont
sociaux-démocrates, et que la social-démocratie, c’est l’état…
Coopération et recherche
orientée vers l’action
Dans les monarchies extrèmement absolues, les historiens trahissent la vérité parcequ’ils n’ont pas la liberté de la dire. Dans les états extrèmement libres, ils trrahissent la vérité, à cause de leur liberté même, qui produisant toujours des divisions, chacun devient aussi esclave des préjugés de sa faction, qu’ils le seraient d’un despote.
Montesquieu,
l’Esprit des lois, LXIX, ch XXVII ?
Sciences et
société font bon ménage. Les performances de la Suède dans les domaines
techniques en sont l’illustration : la suède est aujourd’hui placée en
tête de la plupart des benchmarks internationaux en terme de technologie et de
recherche scientifique. Le secteur des hautes technologies emploie 45% de la
main d’œuvre industrielle, les secteurs de l’information et de la communication
–knowledge based services- emploient 65% de la main d’œuvre du secteur
tertiaire. Les suédois sont les plus nombreux à se servir d’un ordinateur personnel,
à disposer d’une connexion internet et d’un téléphone mobile, et les
compétences de l’ensemble du pays dans les nouvelles technologies s’en ressent.
Voir article en annexe.
L’utilité de la recherche n’est plus à démontrer puisque la Suède y investit le plus gros budget du monde avec 3.9% du PNB en 1999, contre 2.3% pour la France. Elle est le plus gros employeur non loin derrière le Japon, avec 90 chercheurs pour 10 000 habitants, contre 60 en France.
Si les applications technologiques se taillent
la part du lion, les sciences humaines et sociales ne sont pas en reste et
bénéficient peut-être plus qu’ailleurs d’une voie au chapitre. La connexion
entre la recherche et la politique est forte. Les réformes, l’innovation,
l’expérimentation sociale et politique ne se font pas à l’aveuglette.
Sociologues, philosophes, psychologues, politologues, économistes interviennent
régulièrement dans les débats publics et sur les dossiers politiques. Leur
mission est de globaliser et de contextualiser les problèmes autant que de
rassembler et hiérarchiser la connaissance qui s’y rapporte. L’appellation de
laboratoire social dont la Suède a bénéficié dans les années 70 se réfère bien
à une démarche scientifique qui associe l’université non seulement à la définition
d’un idéal social et politique, mais aussi au choix des modalités qui
permettent de l’atteindre et aux méthodes qui en prévoient l’évaluation et les
actions correctives. La recherche sociale et politique suédoise est donc
résolument orientée vers l’action, au service non pas de l’appareil d’état ou
de l’idéologie politique, mais de cette société, objet de toutes les
attentions... A ce titre, elle cherche à être accessible au plus grand nombre
en adoptant un langage clair, compréhensible par les néophytes…
En parallèle aux recherches universitaires,
nombre de chercheurs travaillent dans des agences gouvernementales, au sein des
partis politiques et des syndicats. Par leur implication non politisée dans le
processus de décision, les chercheurs suédois participent activement à la
définition des politiques et au modelage des institutions. Cette expérience
leur permet de développer des bases théoriques et méthodologiques solides, de
maîtriser à la fois le descriptif et le prescriptif. Leur expertise dans le « problem
solving » est reconnue internationalement. Et parce que cela s’inscrit
dans leur démarche d’observation, ils gardent un œil attentif sur ce qui se
passe en Suède et à l’étranger, tant au plan des idées que des pratiques et ils
participent tant qu’ils le peuvent aux recherches comparatives et aux
programmes internationaux. Parallèlement, parce que les problèmes sont de plus
en plus complexes et ont des ramifications dans plusieurs domaines, la
coopération transdisciplinaire est bien ancrée et même systématique. Elle
garantit qu’une problématique aura été étudiée selon toutes ses dimensions, et
dans toutes ses répercussions. Elle est aussi un facteur de créativité et
d’innovation. Loin de l’esprit de chapelle, la recherche suédoise se plaît donc
à une ouverture maximale, une confrontation des idées, méthodes et pratiques en
dehors de ses frontières et des limites disciplinaires.
La confiance dans cette démarche ouverte, scientifique et objective est d’autant plus grande que les résultats ont été spectaculaires au moment de l’apogée du modèle suédois. Même si certaines dérives de « l’ingénierie sociale », comme la stérilisation forcées des handicapés, sont dénoncées aujourd’hui, et si chacun a conscience qu’il n’y a pas de solution miracle et que les impondérables existent, la preuve est faite qu’avec un idéal, un esprit de coopération, une méthodologie, une éthique, à la fois une grande rigueur et une grande souplesse, on parvient à se rapprocher de son objectif…
La coopération ne se limite pas aux experts
et aux politiciens. La constitution de groupes de projets ou de task-force
spécifiques indépendantes dans les entreprises ou à l’initiative des
administrations est fréquente. Ces équipes trans- et pluri-disciplinaires,
interministérielles, publiques-privées se constituent sur un problème donné
pour réfléchir, proposer, mettre en œuvre, coordonner, évaluer et pérenniser.
C’est le cas par exemple de la lutte contre la violence à l’école. Structure
indépendante lancée à l’initiative du ministère de l’éducation suédoise à la
rentrée 2001, Tillsammans –ensemble- réunit tous les acteurs publics, privées
et associatifs impliqués de près ou de loin dans l’éducation et la protection
de l’enfant pour capitaliser sur 30 ans de recherche dans le domaine de la violence
scolaire et déployer des solutions cohérentes et coordonnées sur le terrain. On
y trouve côte à côte l’ensemble des administrations liées à l’éducation et à la
jeunesse, les associations pour les droits et la défense de l’enfant, les
associations de parents d’élèves et d’étudiants, les organismes de formation et
syndicats d’enseignants, les chercheurs et organismes spécialisés, ainsi que
les associations, entreprises privées, artistes, media et intellectuels qui
interviennent régulièrement sur le terrain… L’objectif est concret: centraliser
toutes les ressources et apporter aux équipes pédagogiques les informations,
les outils et le soutien pratique dont ils ont besoin pour améliorer le climat
dans leur école. Voir article en
annexe…
Les bonnes informations
Pour mener à
bien ces analyses et projets la Suède dispose de moyens d’information hors
pair.
D’abord, un
système statistique que l’on ne retrouve nulle part ailleurs et qui date de la
fin du XVIIème siècle. En 1686, la loi ecclésiastique impose en effet aux
paroisses de tenir des registres des naissances, décès, arrivées et départs de
population et niveau d’alphabétisation. A partir de 1749 une administration
nationale des statistiques se charge de rassembler ces informations. Ainsi, en
l’absence de révolutions et de guerres, les statistiques démographiques
suédoises sont les plus anciennes du monde. Dès le milieu du XIX, les
statistiques couvrent de nouveaux domaines comme l’agriculture, l’économie, les
finances publiques, la pauvreté et permet de suivre les évolutions économiques
et sociales. Aujourd’hui, le bureau central des statistiques coordonne
l’ensemble des statistiques officielles. En tant que fournisseur de données qui
se veulent objectives, fiables, comparables, à jour et facilement accessibles,
il situe clairement sa mission dans le processus de décision politique et le
débat public.
Ensuite, par sa tradition empirique qui laisse toute leur place à l’observation et l’évaluation, la Suède rassemble sans doute plus que quiconque une base de connaissance des diverses pratiques et de leurs résultats, tant au plan national, où les politiques sont évaluées selon des cahiers des charges bien précis, qu’au plan international. Le Benchmarking politique et social fait partie des mœurs. Tirer parti des expériences concluantes est en effet considéré comme un facteur d’efficacité, pas seulement par les entreprises, mais aussi par les politiques et les administrations.
On voit bien qu’ici, l’accumulation d’information n’est pas un but en soi, elle ne s’envisage qu’en tant que support de l’action. Son rôle est double. D’une part permettre l’analyse objective de la situation et de son contexte, l’identification des hypothèses de travail communes. D’autre part, d’assurer le suivi des politiques mises en place.
Ainsi, les chercheurs, experts et spécialistes qui interviennent dans la rédaction des rapports et dans les commissions d’enquête préalables à la rédaction des lois ne sont pas considérés a priori comme des technocrates improductifs ou directifs, mais comme des scientifiques éclairés dont l’avis, véhicule d’une connaissance objectivée, et étayé par des observations et faits tangibles, compte. Et bien que se pose en permanence le problème de leur indépendance face au pouvoir ou par rapport à leurs propre préférence politique, leur objectivité est peu mise en doute, d’une part parce qu’elle constitue un devoir, d’autre part parce que les institutions permettent à quiconque d’avoir accès à leurs travaux et de les remettre en question.
Débat public, prise de décision et gestion des organisations
Marquis Childs
dans l’un des grands classiques sur le modèle suédois constate déjà en 1947 que
les réformes suédoises se développent sui generis avec le soutien des
principaux intéressés à partir d’un besoin âprement ressenti, adossé à
une connaissance sociale et économique étendue et ne sont pas imposées d’en
haut par des élites bienfaisantes convaincues de leur supériorité[12].
Concrètement,
l’approche coopérative, consensuelle, rationnelle des questions politiques
telle que définie plus haut est institutionnalisée à travers le débat public et
le processus d’élaboration des décisions qui sert de point d’appui à la
négociation et à la recherche d’un terrain d’entente.
Outre le débat
public qui a lieu dans la presse, les réformes et projets de loi importants
font l’objet d’études extrêmement sérieuses et documentées du contexte, des
motifs et objectifs, des diverses options et leur impact, généralement
préparées par des commissions d’enquête ad hoc –Utredning- nommées par le
gouvernement en amont même du projet de loi. L’argumentation scientifique et
rationnelle sur laquelle elles se fondent n’est pas un pur exercice de style
destiné à faire passer le projet du gouvernement ou d’une majorité. Le principe
de majorité s’il n’est pas remis en cause, n’est pas considéré comme suffisant
pour mener l’état et agir au nom du peuple : le vœu de la majorité n’est
pas forcément juste pour les minorités. La société n’est pas vue comme un
individu unique, et à ce titre, elle se doit d’intégrer les points de vue des
citoyens individuellement, directement ou par l’intermédiaire de représentants.
Légiférer demande de la stabilité. Les lois doivent survivre aux alternances
politiques et donc être rédigées sur une base impartiale et universelle. Sur
les sujets de société les plus importants, le gouvernement cherche donc à
obtenir le soutien le plus large avant même de rédiger son projet de loi. Les
commissions sont en général composées de membres du gouvernement et des
administrations, de scientifiques, de membres de l’opposition, de syndicalistes
ou membres d’autres organisations concernées et dépassent en général le cadre
du ministère responsable : ici encore, la coopération transdisciplinaire
et trans-ministérielle est privilégiée. Réalisées selon un cahier des charges
précis destiné à en faciliter la compréhension par tout citoyen, ces enquêtes
font partie du débat public dont la presse se fait le relais. Leur progression
est suivie de près au fur et à mesure de la publication et la diffusion des
rapports intermédiaires. La procédure, qui s’apparente à celle des commissions
parlementaires auxquelles le gouvernement soumet ses projets de loi de moindre
importance permet aux parties en présence d’analyser les problèmes, de se déterminer
en connaissance de cause et de rechercher des solutions réalistes, la fameuse
« troisième voie » qui suscite l’adhésion.
En général, les
parties parviennent à dégager une position commune, mais lorsqu’un accord est
difficile, plusieurs alternatives sont présentées, avec leurs avantages et
inconvénients. De telles analyses sont ancrées dans le réel, dépassionnées
quant à leur portée « partisane ».
Une fois le
rapport remis au gouvernement, publié, largement diffusé par les média, dans
les librairies et bibliothèques et sur internet et transmis aux organismes et
administrations concernées et à l’ensemble des collectivités locales, il est
soumis pour avis à la critique publique. C’est la procédure du Remiss. Chacun,
y compris les personnes privées, a la possibilité de présenter son opinion et
de faire valoir son avis. Une manière de présenter des amendements ‘en
avance’. Une fois clos le délai de consultation, la proposition de la
commission est remaniée pour tenir compte des remarques et de leurs implications
sur l’ensemble du projet, et les avis non pris en comptes sont annexés au
rapport. Le gouvernement présente alors au parlement un projet de loi finalisé
qui recueille déjà l’assentiment de la majorité des partis. Celui-ci n’a plus à
débattre, en général, à ce stade, de questions techniques ou des points
litigieux qui n’ont pas pu être résolus. L’ensemble des partis politiques,
associés à la préparation des décisions, ainsi que les organisations ou les
citoyens à titre individuel ont ainsi la possibilité de faire valoir leur point
de vue et d’infléchir la politique du gouvernement avant quelle ne soit
entérinée par le parlement.
Cette procédure
prend néanmoins du temps. Souvent plusieurs années. Le gouvernement est souvent
tenté d’accélérer la procédure, et de nombreuses voix s’élèvent actuellement
pour dénoncer la baisse de qualité à la fois de l’analyse et du consensus, et
la perte d’influence des organisations syndicales notamment dans les réformes
qui ont des incidences financières importantes sur le budget de l’état.
Parallèlement, le déroulement d’une enquête sur une durée trop longue est aussi
un moyen de botter en touche…pour ne rien décider. Ainsi par exemple, l’enquête
sur la prostitution et la diffusion d’images de mineurs démarrée dans les années
70 à l’initiative des féministes n’a abouti à une loi qu’un quart de siècle
plus tard…
Même si elle
perd de son côté formel, et si certaines dérives sont critiquées, la procédure
fait partie de l’Ethos suédois. Et les critiques et oppositions contre la
participation de la Suède dans la CEE portent plus sur la crainte que son
avance sociale et démocratique, et en particulier ce processus de décision ne
se dilue dans des institutions plus floues sur lesquels les citoyens ont moins
d’emprise, que sur des questions de souveraineté et d’identité. Maintenant que
la Suède fait partie de la CEE, elle a plutôt tendance à mettre de côté ses
réticences et à tirer le meilleur parti de cette adhésion, en bref, à jouer le
jeu. Le gouvernement est donc prêt à faire ce qu’il faut pour peser sur
l’acceptation de l’euro au prochain référendum. Il cherche aussi à faire
adopter par Bruxelles les pratiques suédoises les plus performantes, notamment
en matière de gouvernance et d’environnement.
L’intérêt du
système des utrednings pour le fonctionnement et l’efficacité de la
démocratie suédoise est multiple. On comprend pourquoi les suédois y sont
si attachés.
§ Il
est le principal vecteur de la démocratie délibérative puisqu’il définit le
cadre dans lequel s’élabore le consensus et se dessine la volonté collective.
§ Il
garantit la transparence du processus de décision.
§ Il
contribue à l’information des citoyens, renforce leur culture politique.
§ Il
permet de rassembler une bonne partie de l’état de la réflexion et de la connaissance,
théorique et pratique, sur une question de société à un moment donné en un
document officiel unique.
§ Il
laisse une place à l’expérimentation qui permet de tester plusieurs solutions
et éventuellement de réajuster le tir.
§ Il
permet de conserver la trace du travail effectué pour alimenter de manière
cohérente des réformes dans des domaines connexes.
§ Il
constitue à plus long terme la « mémoire » politique, gage de
durabilité, qui servira de base aux développements futurs. C’est donc un
instrument de travail évolutif.
Rien n’est
laissé au hasard, et les problèmes sont traités dans leur globalité et sous
toutes leurs facettes, en anticipant l’avenir, pour assurer une cohérence
maximale, pour qu’il n’y ait pas de maillon faible rendant la chaîne défaillante.
L’expérimentation permet dans certains cas d’évaluer plusieurs alternatives. On
peut ainsi juger sur pièces. De nombreux conflits dus a des a priori sont ainsi
évités, et souvent, ce ne sont pas les problèmes auxquels on a pensé qui
surgissent. En ce sens, la Suède reste un laboratoire. Les recommandations
issues de ces enquêtes s’apparentent aux plans d’action couramment pratiquées
dans les entreprises et sont directement exploitables. Ainsi, les réformes
suédoises forment un tout cohérent, que ce soit dans le fond ou dans la forme,
dans les intentions, le discours et l’application et s’inscrivent dans la
durée. On évite ainsi l’adoption systématique d’amendements dans l’urgence.
Amendements qui lorsqu’ils viennent par millers mettent parfois en question la
cohérence du tout.
On évite aussi
l’effet désastreux du traitement compartimenté des problèmes tel qu’on a pu le
rencontrer en France, comme en matière de politique d’éducation par
exemple: alors qu’un grand débat national sur l’éducation était programmé pour
juin 2003, et que la loi sur la décentralisation n’était pas encore abordée, le
ministère annonçait déjà au compte goutte à partir d’octobre 2002 la
suppression des emplois jeune, les restrictions budgétaires, la mise en place
du drapeau tricolore à l’entrée des établissements scolaires dans le cadre de
la promotion des « valeurs républicaines », des mesures en faveur de
l’engagement des jeunes, la décentralisation des postes non enseignants,
l’interdiction du foulard islamique, la Lettre à ceux qui aiment l’école
de Luc Ferry censé ouvrir le débat, apportait déjà les réponses et ouvrait
plutôt le conflit de manière assez polémique... En mai, à force d’annonces
décousues, les enseignants sont dans la rue contre la réforme des retraites et
la décentralisation…Résultat, avant même de commencer le débat sur l’éducation
est mis en péril. Il se transforme en bataille idéologique sur l’avenir du
service public et plus matérielle, sur le statut, les avantages acquis et les
conditions de travail des fonctionnaires en perdant de vue le problème
réel : la pacification de l’école et le recul de l’illettrisme. A croire
que tout se résume en France à la gestion de l’appareil et du personnel de
l’état, au détriment des enjeux réels, et de l’argent du contribuable…
La politique de
la jeunesse illustre la coopération et la cohérence de la démarche. La
nécessité d’une nouvelle politique s’est fait sentir à la fin des années 80. A
cette époque, un certain nombre d’indicateurs ont commencé à alarmer les
chercheurs puis les autorités. La forte diminution des adhésions des
jeunes aux partis politiques ou aux organisations étudiantes et la chute du
taux de participation des premiers votants aux élections se confirmait.
Parallèlement, on assistait à une hausse de la délinquance, de la toxicomanie
et des maltraitances dans les écoles et à la difficulté d’intégrer correctement
les jeunes immigrés. Il devenait urgent à la fois de mieux protéger les jeunes
et de sécuriser leur appartenance et leur participation à la société pour
éviter leur marginalisation, dans un contexte où les retraites monopolisant le
débat, le fossé entre générations se creusait et la situation des jeunes se
précarisait.
Elaborée entre
1991 et 1994 et mise en place entre 1994 et 1998, cette politique est issue
d’une coopération entre toutes les autorités concernés –éducation, jeunesse,
logement, santé, démocratie, intérieur, intégration, l’institut de la
prospective, assistés de sociologues, politologues, psychologues, pédagogues…
L’ombudsman des enfants et les différentes organisations étudiantes y ont joué
un rôle moteur. Les 3 objectifs principaux de cette
politique - améliorer les conditions de vie et l’indépendance des jeunes,
accroître leur participation et leur influence en politique et utiliser leur
engagement, leurs idées et leur créativité comme ressource- ont été déclinés en
32 sous-objectifs concrets et mesurables, assortis d’une méthodologie
d’évaluation et d’analyse. Chacune des autorités concernée a été chargée de
traduire pour son domaine ces objectifs en mesures concrètes, la coordination
de leur mise en oeuvre étant assurée par le conseil de la jeunesse. Compte tenu de la décentralisation opérée
au début des années 90, la majeure partie de cette politique devait s’appliquer
sous la responsabilité des communes, les mieux à même d’assurer un suivi
coordonné sur le terrain, le Conseil de la jeunesse incitant ces dernières à
optimiser leur propre politique de la jeunesse, notamment à travers une
coopération plus étroite et plus globale avec les écoles. Le cas de Rinkeby est
un bon exemple de succès. Il fait partie des expériences concluantes que le
conseil de jeunesse est actuellement en train de recenser et d’analyser pour en
déterminer les facteurs clé de succès et pour donner aux autres communes des
recommandations pratiques, du matériel et des outils spécifiques. Voir
article Rinkeby…
La procédure
institutionnalisée de débat et étude préalable évite que les réformes suédoises
fassent l’objet de torpillages dans l’œuf de la part de l’opposition et des
syndicats car tous souhaitent que les réformes nécessaires voient le jour. Ils
sont donc prêts à apporter leur contribution et à faire valoir leur point de
vue dans un traitement d’ensemble des dossiers, à froid, en anticipant
l’avenir, hors de tout contexte d’urgence. Cela ne signifie pas que la
critique, l’opposition ou la contestation sont absentes du débat. Mais
celles-ci sont constructives et se fondent aussi sur des arguments solides. La
commission d’enquête est un moyen pour les suédois, comme ils le définissent
eux mêmes, de ‘tout mettre sur la table’, de poser les débats clairement,
ouvertement et rationnellement, sans non-dit, de communiquer, d’exposer les
divers arguments, d’entendre ce que les autres ont à dire, de se comprendre, de
crever l’abcès et désamorcer les conflits latents.
La concertation qui existe de manière informelle ou occulte en France à travers les réseaux d’anciens, la franc-maçonnerie, les couloirs du Palais Bourbon et les clubs divers en amont des commissions parlementaires a lieu au grand jour en Suède. Le débat ne se pose pas en terme de pouvoir ou en terme de capacité à « s’opposer ». Les femmes et hommes politique suédois d’opposition et les syndicats sont jugés sur l’influence positive qu’ils ont sur l’élaboration des réformes et sur leur capacité à proposer des solutions opérationnelles viables. Pour en faciliter l’appréciation par les électeurs, le dernier audit de la démocratie préconise même que le parlement établisse avant chaque élection un bilan de la contribution de chacun des partis politiques au « travail » législatif.
Organisation et prise de décision
Les syndicats,
par exemple, ont recours à des analyses méticuleuse avant d’engager leur
action. Aucune grève ou revendication n’est lancée sans que des économistes
‘maison’ n’en calculent l’impact pour l’économie et la société en général ou
pour une entreprise et ses salariés en particulier et ne s’assure que la grève
soit fondée et fasse vraiment une différence.
Dans les
entreprises, les plans d’action sont préparés peut-être plus soigneusement
qu’ailleurs, avec un objectif très clair : que ce plan soit évolutif, que
l’on puisse en assurer le suivi, l’évaluation, et prendre les mesures
correctives et que les responsabilités pour chacune des actions soient
clairement établies.
Une étude
comparative réalisée auprès d’entreprises suédoises et américaines montre que
les suédoises prennent un soin plus important que les américaines à préparer
leurs décisions. La phase d’analyse représente en moyenne 50% du temps
nécessaire à faire aboutir un projet en Suède. Aux états unis, 15 à 20% du
temps sera consacré à la préparation et le reste à la mise en œuvre. Au final,
suédois et américains parviennent en général à leur objectif en même temps.
Mais à l’issue de la phase d’analyse, le projet suédois est si « au
point » que la mise en œuvre n’est qu’une formalité effectuée très
rapidement et sans obstacles, pendant que les américains devront réaliser des
réglages et ajustements à mesure que le projet se met en place[13].
Les patrons
français d’entreprises basées en Suède sont unanimes. Si la
« mécanique » décisionnelle est parfois plus complexe, si les choses
mettent plus de temps à se concrétiser, c’est pour laisser le plus de place à
la réflexion et au dialogue. Il n’y a pas à proprement parler de pesanteur. Les
résultats sont plus solides, stables et efficaces…et, ce qui peut sembler
paradoxal, dynamiques. Ca roule…et pour longtemps…
L’un d’entre
eux, totalement conquis par le « swedish way », me confiait qu’en
France, les individus avaient plutôt tendance à se créer des problèmes, alors
qu’en Suède, ils étaient générateurs de solutions… Un suédois, patron en
France, s’étonnait quant à lui, que les cadres français préparent si peu les
réunions, et prennent souvent connaissance des dossiers en cours de séance… Il
se choquait du fait que même les cadres en France aient tant besoin d’être
« encadrés », alors qu’un simple employé en Suède savait se prendre
en charge pour fournir le travail attendu.
La souplesse
des structures hiérarchiques, le cadre informel de travail et l’autonomie
laissée aux individus facilite la coopération et l’efficacité. L’information
circule d’autant mieux entre les services qu’elle ne doit pas nécessairement
remonter jusqu’au sommet pour redescendre ensuite. La pratique de la gestion
par projets aussi bien que de la communication informelle favorise l’absence de
cloisons étanches et permet d’éviter l’esprit de chapelle. Aucune structure
n’est jamais figée. Tout l’effort porte sur la qualité et les flux
d’information et sur les processus de décision. Dans ce processus, c’est le
facteur humain le plus important. On voit bien que l’individu est en Suède, un
libre acteur, le sujet, et pas un objet social manipulé par des structures.
Dirigeants
politiques et chefs d’entreprise sont accessibles. Ils sont facilement
joignables par téléphone et laissent leur porte ouverte pour leurs
collaborateurs qui n’hésitent pas à entrer pour solliciter un avis ou
transmettre une information. A tous les niveaux, le dialogue est de rigueur. A
tous les niveaux, l’employé ou le cadre suédois demande et obtient des
responsabilités. Même au plus bas de l’échelle, le salarié suédois organise son
travail, donne son avis et supporte mal d’être soumis à un contrôle permanent.
Le « petit » chef est donc quasi inexistant. Chacun veut savoir
jusqu’où il peut aller tout seul, connaître son champ d’action, la marge de
manœuvre dont il dispose sans avoir à en référer à son supérieur hiérarchique.
Mais même dans les limites de son pré carré, il souhaitera parler de ses
projets avec ses collègues, ses collaborateurs ou son supérieur hiérarchique de
manière informelle, et prendra rarement une décision de manière unilatérale.
De la même
manière, lorsque survient un problème ou se profile un conflit, on en parle
spontanément et on s’organise pour le traiter, et les discussions syndicales se
font de plus en plus au niveau local.
Individualisme, influence, autonomie, coopération
Expression
individuelle, faible distance hiérarchique, prépondérance des rapports humains
et de la communication, faible anxiété face aux incertitudes de l’avenir sont
autant de qualités qui se nourrissent l’une l’autre et qui permettent aux
suédois de bien vivre ensemble et d’aller de l’avant. Une étude comparative des
caractéristiques culturelles des différentes sociétés dans le monde en a mesuré
le niveau[14].
Elle présente
l’une des plus faibles distances hiérarchiques, avec un indice de 31 contre 68
pour la France[15],
77 pour l’Inde, 50 pour l’Italie, 40 pour les USA, 35 pour l’Allemagne et la
Grande Bretagne, 18 pour le Danemark et 13 pour Israël.
Elle fait
partie des pays qui abordent l’avenir avec le plus de sang froid, avec un
indice de contrôle de l’incertitude[16]
de 29 contre 86 pour la France[17],
65 pour l’Allemagne, 46 pour les Etats-Unis, 35 pour la Grande Bretagne.
C’est le pays
dont les valeurs sont les plus féminines, c’est à dire privilégiant les
rapports humains, la communication et l’entraide, avec un indice de masculinité
de 5 contre 43 pour la France, 70 pour l’Italie, 66 pour la Grande Bretagne, 62
pour les USA, 95 pour le japon.
Distance
hiérarchique
La distance
hiérarchique se définit comme le degré d’inégalité attendu et accepté par les
individus. Il est calculé en fonction du type d’autorité exercé par ceux qui
détiennent le pouvoir et de la forme de subordination manifestée par ceux
qu’ils dirigent, notamment à travers le type d’autorité qu’ils attendent et
leurs éventuelles appréhensions à exprimer un désaccord. A delà de la
représentation classique que l’on peut se faire des hiérarchies pyramidales à
plusieurs niveaux par opposition aux organigrammes en réseau ou en râteau…Geert
Hofstede en donne une définition intéressante, il parle en terme de flux
d’influence et non pas de structures: c’est la différence ou le ratio entre la
capacité d’un chef à influencer le comportement d’un subalterne et celle du
subalterne à influencer le comportement du chef. Donc typiquement, un pays à
faible distance hiérarchique est un pays plutôt égalitaire où les
« petits » obtiennent plus de considération et parviennent à exercer
une influence, que ce soit en tant que citoyens ou dans leur travail, où ils
peuvent s’adresser à leurs supérieurs comme à un égal.
Les niveaux
d’adresse sont révélateurs de la distance hiérarchique. En suédois comme en
anglais, il n’y a qu’une seule forme d’adresse d’individu à individu. En
anglais le you formel s’est imposé dès le XVIème siècle face au thou
informel et se confond aujourd’hui avec le tutoiement, facteur d’égalité. En
suédois, c’est le du informel qui a pris le pas sur le Ni formel
pour être définitivement abandonné dans les années 60 à la suite d’un grand
débat national appelé du-reform dont le ministre des affaires sociales
de l’époque, en décrétant la suppression du vouvoiement dans son ministère, a
été l’initiateur.
Dans les
sociétés à faible distance hiérarchique, le pouvoir ne s’acquiert pas de haute
lutte ni par le statut ou l’ancienneté mais par la compétence, les capacités
managériales et les rapports humains. Le respect et la légitimité suivent.
L’autorité est basée sur des arguments rationnels plus que sur des conventions.
L’indépendance prime sur le conformisme. Les jeunes acquièrent des
responsabilités plus rapidement. Le pouvoir politique n’est pas nécessairement
tenu par une élite. L’argent et le pouvoir sont mieux acceptés parce qu’ils
n’engendrent pas de suspicion de corruption ni d’arrogance. Le monde est perçu
plus juste, et les hommes sont plus heureux…
Cela ne
signifie pas que les hiérarchies sont inexistantes, mais dans les pays à faible
distance hiérarchique, les structures naissent d’un ajustement mutuel alors que
dans les sociétés fortement hiérarchisées, autorité et statuts sont déterminées
par le système. Les conflits et la défiance entre ceux qui détiennent le
pouvoir et ceux qui le subissent sont latents. On aura tendance à blâmer le
« pouvoir » quand les choses fonctionnent mal, ouvrant la voie aux
attitudes « révolutionnaires » et contestataires. Selon Geert
Hofstede, la distance ne provient pas uniquement de l’attitude autoritaires des
élites. La forme de subordination joue aussi un grand rôle.
La France,
selon l’anthropologue Philippe d’Iribarne, est une société de classes voire de
castes animée par une logique de l’honneur qui remonte à l’ancien régime.
Encadrement, maîtrise et non-cadres, grands corps d’état, corps de
fonctionnaires forment des sortes d’états aux frontières strictes que l’on ne
franchit que par des rites d’initiation sévères –concours, consécration-
formant une sorte de « Chevalerie » du travail où la fierté et
l’amour propre tiennent une grande place : dans l’honneur on ne plie pas,
on ne s’avilit pas, on s’élève soi-même en obéissant à plus noble que soi s’il
est digne de respect. Chaque état détient des droits et devoirs fixées par des
coutumes qui, s’ils ne sont pas respectés, peuvent mener à la révolte –grèves,
manifestations-. Dans ce contexte, les dirigeants sont tenus de connaître les attributs
de l’honneur de ceux qu’ils dirigent : ce que cet honneur accepte et ce
qui le blesse. -On reconnaît ici comment le corps des enseignants, par
exemple, fait ou démet son ministre…- Coopérer demande une grande confiance,
car cela rend vulnérable, d’où l’importance des relations personnelles qui
permettent de rendre service sans être servile. L’honneur, dit D’Iribarne se
nourrit difficilement de l’accomplissement laborieux, honnête et obscur de
tâches monotones. Il aime les grands défis qui permettent de se distinguer. Il
conduit volontiers à s’associer avec passion à une aventure glorieuse où
appelle un chef prestigieux, à moins que ce soit un petit groupe enthousiaste
qui montre la voie".
La force de
cette tradition est un obstacle à la flexibilité des organisations et aux
changements. On sent bien néanmoins que le fossé se creuse entre cette
« chevalerie » des grands corps, de l’état, des grandes entreprises
traditionnelles et du syndicalisme classique et les entreprises plus récentes,
la société civile, ceux qui, au contact d’autres cultures, de l’Europe, du
terrain, tendent de plus en plus à privilégier les rapports humains aux
pesanteurs de la tradition… Hofstede note d’ailleurs dans la plupart des pays à
forte distance hiérarchique un rejet de plus en plus important des formes de
pouvoir autocratiques.
Selon Hofstede,
cette distance hiérarchique a une origine historique profondément ancrée dans
la traditions des sociétés, mais elle tend à se réduire depuis deux générations
avec l’éducation et l’aspiration à l’indépendance, à commencer au sein de la
famille. Partant de la théorie des climats de Montesquieu, il développe une
chaîne de causalités historiques qui explique un certain nombre de différences
culturelles, résumées ici de manière très schématique, mais abondamment
illustrées dans le présent ouvrage.
La survie dans
une nature hostile induit un besoin de développer les sciences et la
technologie dont l’application nécessite à son tour un effort plus important
d’éducation des masses et génère un développement du niveau de connaissance
général qui mène à une plus grande mobilité sociale et au développement d’une
classe moyenne importante et à une élévation générale du niveau de vie.
Parallèlement, les efforts sont collectivement consacrés à la survie. L’ordre
social naît de cet effort en commun auquel chacun apporte sa contribution. La
meilleure répartition des richesses et du pouvoir qui en résulte conduit à une
plus grande représentation du peuple en politique, à une plus grande remise en
cause de la légitimité de l’autorité quelle qu’elle soit et à une plus grande
influence des catégories sociales les plus basses qui favorise la
décentralisation du pouvoir et alimente le besoin d’indépendance. Les
événements historiques, tels que l’instauration de l’état de droit, et
l’abolition des privilèges, une forte volonté d’indépendance et d’influence
favorisent la décentralisation du pouvoir. Distance hiérarchique et influence
réelle des individus dépendent en grande partie de la manière dont les éléments
de cette chaîne se sont articulés, des éléments historiques catalyseurs, et des
éléments qui alimentent ou mettent en danger aujourd’hui le cercle
vertueux : l’indice de distance hiérarchique tend à se maintenir dans les
sociétés où il est fort car le système résiste, alors qu’il continue à diminuer
dans les sociétés où il est faible.
Ainsi, tous les
efforts de la Suède pour promouvoir l’égalité de valeur des individus, pour
développer l’autonomie et l’indépendance, la responsabilité individuelle, et
pour les inciter dès le plus jeune âge à exercer et maximiser leur influence
contribue à réduire cette distance hiérarchique et donc à réduire les
inégalités entre les hommes. Et cela se traduit par une coopération et une efficacité
accrue dans les organisations qu’elles soient privées ou publiques qui à leur
tour alimentent le cercle.
Dès lors,
administrations et entreprises privées peuvent appliquer les mêmes méthodes
« modernes » de management fondées sur une objectivité et une
volonté d’aller de l’avant: la learning entreprise qui produit de la valeur en
capitalisant sur les savoirs et les savoir-faire.
Les
craintes de Hofstede: Quid de la
mondialisation et éloignement des centres de décision.
Salaires
énormes des dirigeants d’entreprise quels que soient les résultats de la boîte
voir Barnevik.
Inégalités de revenus tend vers l’inégalité de droit car les sommes d’argent disponibles pour défendre les intérêts privés deviennent disproportionnées par rapport à celles consacrées à la défense des intérêts publics. Fonctionnaires payés trop peu par rapport aux citoyens qu’ils sont supposés contrôler : si cet argent ne sert pas à la corruption, il sert au lobbying et à payer grassement des lawyers privés, payés à leur tour bien plus que les juges, procureurs ou policiers…
Contrôle de
l’incertitude
Une autre
caractéristique des suédois est cette capacité à faire face aux incertitudes et
à l’inconnu, révélatrice de lucidité et d’optimisme.
On l’a vu dans
leur propension à reconnaître les risques de la mondialisation et à en accepter
les effets, dans leur lucidité quant aux effets de l’immigration qui ne crée
pas pour autant de sentiment de rejet, dans leur sang froid face à l’insécurité
et à la criminalité qui ne créent pas d’anxiété particulière, dans leur
relative sérénité face au risque de chômage et à la mobilité professionnelle.
On le voit dans
leur disposition à faire face aux problèmes dès qu’ils surviennent, sans attendre
que la situation devienne incontrôlable, dans leur aptitude à la remise en
cause et au changement.
Pour résumer à
la manière café du commerce : en Suède, on ne crie pas avant
d’avoir mal… il n’y a pas de problèmes, il n’y a que des solutions…
L’incertitude
est au risque ce que l’anxiété est à la peur. Risque et peur se rapportent à
quelque chose de spécifique alors que l’incertitude et l’anxiété sont diffus.
L’incertitude est l’anxiété que quelque chose se produise. On ne sait pas bien
quoi : tout peut arriver. Dès que l’incertitude devient risque, elle
devient palpable, probabilisable, elle rentre dans le domaine du rationnel.
L’anxiété peut alors se transformer en peur, mais elle peut aussi laisser la
place à l’acceptation de ce risque comme quelque chose que l’on peut gérer ou
avec lequel on peut vivre, comme la pratique d’un sport dangereux.
De tous temps
les hommes ont cherché à réduire les incertitudes et les inquiétudes liées à
l’avenir et à l’inconnu. La science cherche à expliquer les phénomènes qui nous
sont inconnus et à nous défendre contre les incertitudes dues à la nature, la
loi nous défend contre les incertitudes des comportements humains et les
religions nous permettent d’accepter ou de supporter l’inexplicable, et ce
contre quoi on ne peut pas se défendre.
Selon le degré
auquel les membres d’une société se sentent menacés par l’incertitude et
l’inconnu ils mettront en place des contrôles et structureront leurs
institutions, leurs entreprises et les rapports entre les hommes avec des
règles strictes pour les réduire. Ces règles ne réduisent pas réellement les
incertitudes, mais elles définissent un cadre destiné à rendre les hommes et
les événements prévisibles, les situations interprétables, laissant peu de
place à la flexibilité et à l’initiative.
Si l’indice de
distance hiérarchique définit les rapport d’autorité entre les hommes, l’indice
de contrôle de l’incertitude mesure la rigidité de la règle et sa prééminence
sur l’autonomie. Celle-ci sera d’autant plus rigide et prééminente que
l’héritage du centralisme étatique et religieux Romain et par la suite d’une
monarchie absolue centralisée, sera important. En Allemagne, par exemple, la
règle à travers la procédure est omniprésente. C’est elle qui fait autorité sur
les hommes –distance hiérarchique faible-. En France les règles se cumulent à
une distance hiérarchique élevée, réduisant encore plus la flexibilité et la
capacité d’adaptation des organisations, en particulier au sein de l’Etat. Les
règles définissent les relations entre individus. Les procédures de travail
définies par la hiérarchie sont standardisées. L’autorité des personnes prime
sur l’autorité de la règle. La faible délégation limite l’autonomie et
l’initiative et un subordonné doit en référer systématiquement à son supérieur
hiérarchique pour lever les incertitudes.
La Suède, bien
que fortement centralisée dès le XVIème siècle, a toujours conservé une
tradition locale forte à travers la gestion collective des villages, les
paroisses, puis les mouvements populaires, laissant une certaine initiative aux
individus. L’absence de guerres et de révolutions en 200 ans et la stabilité
qui en est résulté a sans doute contribué à réduire le niveau d’anxiété de la
population et à former la mentalité suédoise d’aujourd’hui.
Aujourd’hui,
plutôt que se donner des règles qui cherchent à tout prévoir, elle développe un
environnement et des pratiques qui laissent aux individus l’initiative des
solutions et des choix. Au lieu de faire rentrer le problème dans un cadre
prédéfini, on cherchera par la coopération à prendre la décision la plus
rationnelle possible en tenant compte de la situation, de son contexte et des
incertitudes. Rationalité et incertitude semblent a priori faire mauvais
ménage, mais il s’agit là, comme on l’a déjà vu, de raison pratique, de bon
sens, de « bonnes raisons » plus que de logique et de détermination
d’une Vérité unique. Les règles lorsqu’elles existent concernent plus les
méthodes et les moyens qu’il faut se donner que la manière de faire et l’action
elle-même. Ce sont des règles de gouvernance. On retrouve cette caractéristique
aussi bien dans l’organisation des entreprises qu’en politique, où
« sortir du carré » est un facteur de progrès. La constitution de
groupes de projets ou de tasks force pour intervenir sur des sujets précis en
dehors des pesanteurs et des domaines de spécialisation des structures en place
en est une illustration. Cela ne signifie pas pour autant que les individus
sont livrés à eux mêmes pour gérer les incertitudes et les doutes. C’est un
travail d’équipe que le dirigeant est censé animer. On attend de lui qu’il
« montre le chemin ». Il délègue mais sait décider seul lorsque le
groupe ne peut apporter de réponse. Son rôle est plus managérial et stratégique
qu’opérationnel. Tout ceci suppose une confiance élevée des dirigeants dans les
compétences de leurs équipes. Les aptitudes à coopérer et l’autonomie sont les
qualités professionnelles les plus appréciées en Suède. Ce mode de
fonctionnement nécessite aussi une forte capacité d’adaptation aux autres et
aux situations. C’est la raison pour laquelle les étrangers même hautement
qualifiés ont parfois du mal à trouver du travail.
Sur le plan
psychologique, Hofstede établit que les tendances aux préjugés, au dogmatisme,
à l’intolérance, à la défiance sont toutes liées au refus de l’incertitude et
de l’ambiguïté. Elles se traduisent par le sentiment de détenir la Vérité avec
un grand V, par une simplification des problèmes, par une propension au
manichéisme qui classe les hommes et les situations en bien ou mal, en noir ou
blanc, par un sentiment d’aliénation ou d’impuissance face à des causes ou des
forces extérieures. L’incertitude, inhérente à la vie, est perçue comme une
menace perpétuelle contre laquelle il faut se battre en permanence. Avec un
niveau moindre d’incertitude, on peut se concentrer sur autre chose…
Dans les
sociétés à haut niveau de contrôle de l’incertitude, les individus sont plus
anxieux, expriment plus leurs émotions, sont moins confiants en leur
semblables, sont moins satisfaits de leur vie. Les sociétés qui acceptent mieux l’incertitude sont plus ouvertes
au changements et à l’innovation, plus tolérantes à la diversité, plus
curieuses, les hommes qui les composent sont plus confiants en leur semblables,
en leur capacité à influencer leur propre vie, leurs dirigeants et le monde,
plus confiants en leurs capacités en général, plus adaptables à des situations
nouvelles et in fine, plus satisfaits de leur sort… On reconnaît bien là
l’esprit suédois des lumières.
Tout ceci
renforce la « compétence civique » des citoyens. Alors que les
Français hésitent à se faire entendre et laissent les
« spécialistes » intervenir pour leur compte dans la sphère
politique, les suédois se sentent suffisamment influents et armés pour participer
à la vie politique locale et au débat public national. Alors que les Français
contestent le système, même lorsqu’en tant que fonctionnaires ils en sont
partie prenante, et se sentent à la merci des autorités, les suédois ont
confiance a priori en leur gouvernement et leurs institutions, et ne remettent
même pas en question leur numéro unique d’identification qui permet à l’état de
centraliser toutes les données les concernant.
Pour l’avenir,
les interrogations portent sur la marge d’initiative que laisseront les
institutions de plus en plus internationales. Mais déjà, le gouvernement incite
les suédois à prendre une part de plus en plus active au sein de ces instances
et des ONG qui auront sans doute de plus en plus leur mot à dire.
Valeurs
féminines versus masculines
Hofstede
établit dans son étude interculturelle un indice de masculinité versus
féminité. Il ne s’agit pas de faire état des droits donnés aux femmes dans la
société ou de leur taux d’activité ni de juger de la présence féminine au sein
des instances politiques ou des entreprises, ni de préjuger du caractère
« machiste » ou « féministe » d’une société. Masculinité et
féminité sont les pôles opposés de la dimension culturelle qui se définit en
fonction de l’importance des valeurs masculines et féminines dans une société
donnée.
Les archétypes
masculins s’articulent autour de l’égo, et privilégient la force, le pouvoir,
la compétition, la réussite, l’affirmation de soi, l’indépendance dans
l’action, les faits, l’affrontement.
Les archétypes
féminins s’articulent autour des rapports sociaux, et privilégient les rapports
humains, la coopération, l’éducation, la communication, l’instinct, les
sentiments, l’harmonie.
Selon Hofstede,
les rôles attribués à chaque sexe varient d’une société à l’autre. Les sociétés
masculines sont celles où les rôles sont clairement différenciées : les
hommes doivent être forts, s’imposer et être concentrés sur leur réussite
matérielle, et les femmes sont censées être plus modestes, sensibles et
concernées par la qualité de la vie, -celles qui réussissent sont souvent
autant sinon plus « dures » que les hommes-. Dans les sociétés
féminines, les rôles sociaux se recouvrent, hommes et femmes sont censés être
modestes, sensibles et préoccupés par la qualité de la vie -ce qui n’empêche ni
les uns ni les autres de réussir-.
Dans le cas de
la Suède, pays le plus féminin du monde, les valeurs relationnelles de
communication, d’entraide sont poussées à leur extrême aussi bien dans
le travail que dans la politique. Elles sont à l’origine de la tradition de
coopération et de consensus, de ce désir d’harmonie et de paix sur lesquels je
ne reviendrai pas ici...
Même le
féminisme y est différent. Les féministes des pays masculins développent des
relations conflictuelles avec les hommes. Les femmes sont des victimes qui
cherchent à conquérir leur liberté. Elles cherchent à adopter les valeurs
masculines. Les féministes « féminines » cherchent avant tout la
complémentarité et l’interdépendance dans l’égalité et le respect. En Suède
elles visent à répartir les rôles plus équitablement à la maison et dans la vie
professionnelle et à accroître la place des valeurs féminines dans la société.
L’homme doit y gagner autant que la femme. L’illustration la plus
représentative de cette différence de conception du féminisme concerne les
congés de maternité et parentaux. Les féministes américaines souhaitent les
réduire au maximum car elles sont une menace pour la carrière des femmes. Les
féminisme suédoises remet les pendules à l’heure. Pour éviter la discrimination
à l’embauche liée au risque de maternité, la Suède donne aux deux parents la
possibilité de se répartir un congé parental rémunéré de 450 jour, avec un
minimum d’un mois pour chacun. En 1999, les pères ont bénéficié de 12% des prestations
de congé parental. Ils ont droit en sus à dix jours de congés rémunérés lors de
la naissance d’un enfant. Environ 80% des pères prennent ce congé. Le
« risque » existe donc aussi pour l’entreprise qu’un homme, même
cadre supérieur, demande à bénéficier d’un congé parental conséquent. Même si
c’est surtout encore la femme qui en bénéficie, les hommes sont de plus en plus
nombreux à exercer ce droit et à se trouver ravis de pouvoir pouponner et
profiter un peu plus de leur bébé… ou de partir pour un mois à la pèche… D’une
manière générale, au delà des questions classiques d’égalité des sexes dans le
travail, d’égalité des chances, de parité, les débats sur le sens et les
attributs de la féminité et la masculinité sont assez fréquents. Beaucoup plus que
dans les autres pays, les hommes en Suède acceptent leur part de féminité
qu’ils ne cherchent pas à étouffer par des comportements d’affirmation. Etre
calmes et doux, respectueux et compréhensifs ne les empêche pas de s’exprimer,
de savoir ce qu’ils veulent et de mener leurs affaires avec une poigne de fer.
Filles et garçons sont élevés dans cette perspective.
La
prépondérance du relationnel sur l’ego différencie très nettement
l’individualisme suédois de l’individualisme anglo-saxon qui vise avant tout
l’affirmation de soi égocentrique. En Suède l’affirmation de soi se fait en
interaction avec le groupe. C’est pour cette raison que la Suède est souvent
qualifiée de collectiviste. Le groupe, que ce soit la société ou les
organisations qui la composent, n’écrase pas les individus. Il leur donne les
moyen d’accroître leur pouvoir et leur influence en avançant ensemble et unis.
Ceux-ci ne sont pas des suiveurs, ils exercent le pouvoir collectivement. En
fait, c’est l’expression des valeurs féminines qui est souvent confondue avec
le collectivisme.
En politique,
cela se traduit par une concentration des efforts sur l’éducation, la
solidarité avec les plus faibles, les relations internationales, avec en
particulier le niveau d’aide au développement, l’accueil de réfugiés, les
efforts pour la paix et la résolution des conflits dans le monde, et la
protection de l’environnement. L’état providence, le taux d’imposition élevé
accepté par la grande majorité de suédois et peu remis en cause par les partis
d’opposition en sont la conséquence. L’absence de sentiment nationaliste,
reflet de l’ego collectif en est une autre.
Illustration
ultime de la féminité de la Suède : le parlement est composé de 45% de
femmes –12% en France-, 10 ministres et secrétaires d’état suédois sur 49 sont
des femmes, -la France en compte 10 sur 39, le gouvernement fait mieux que le
parlement-. La féminisation du pouvoir en Suède est apparemment une conséquence
et non une cause de la féminisation des valeurs mais qui ne peut que contribuer
à la renforcer. Hofstede constate d‘ailleurs que les pays féminins sont ceux
qui ont tendance à le devenir de plus en plus… Question entreprises, les femmes
sont encore assez peu représentées dans les postes clé du management où
apparemment les candidatures sont assez peu nombreuses : elles préfèrent
largement la politique. Ce qui peut nous paraître en France un peu étrange.
Mais sans nul doute, un nombre plus important de françaises s’y lanceraient si
la politique française ressemblait un peu plus à une ruche pleine d’activités
et d’idées qu’à un champ de bataille semé d’embûches. Les entreprises ont été
récemment sommées par la ministre de la condition féminine ? de
faire entrer des femmes dans les conseils d’administration, faute de quoi ils y
seront contraints par la loi. Ce débat médiatique a suffi à faire nommer xxx
femmes dans des conseils dans les semaines qui ont suivi.
Quant aux
origines de ces valeurs relationnelles que la Suède partage avec les autres
pays nordiques et la Hollande, elles tiennent principalement à la nécessité de
se mobiliser et de coopérer pour survivre en milieu hostile que j’ai longuement
décrit plus haut. L’acquisition des terres et l’exploitation des ressources
n’engendre pas au sein de la communauté la compétition apte à renforcer les
valeurs masculines, plutôt, il s’agit de mettre tous les efforts en commun pour
ne pas se laisser déborder par les conditions difficiles : froid dans les
pays du Nordiques, niveau de la mer en Hollande. Dans un tel contexte, les
femmes sont aussi essentielles que les hommes pour assurer la survie
matérielle, et elles conservent une place importante au sein de la société. A
l’époque viking, elles gèrent les villages pendants les longs voyages de leurs
maris. A l’époque des ligues Hanséatiques –1200 à 1500- qui a vu l’essor des
villes de la mer Baltique, les femmes tiennent l’entreprise pendant que leurs
époux, marchands et marins exercent leurs talents relationnels et de
négociation. Plus tard avec la réforme, les filles reçoivent la même éducation de
base que les garçons (à vérif), à la fin du XIXème siècle, elles font des
études supérieures et participent à la vie politique dans les associations.
Compétences sociales et place des femmes en société progressent en même temps.
[1] samhälle, littéralement, tous les aspects de la société.
[2]Axel Danielson, in les 1er programme SD de 1897.
[3] Rousseau, Le Contrat Social, Livre I, Chapitre VI
[4] Rappelons qu’à l’époque viking, et plus tard dans les villages, les décisions se prennent à l’unanimité.
[5] Les ressortissants européens ont le droit de vote aux élections locales et sont éligibles dès leur installation, les autres après 3 ans de séjour en Suède.
[6] Notons tout de même que 1 député sur 8 a moins de 35 ans en Suède contre 1 sur 100 en France…
[7] Précisons que l’inscription sur les listes électorales est automatique. En France, si l’on tien compte des non inscrits un maximum de 40% de jeunes vote…
[9] Milner Henry, Civic Litteracy, 2002. A titre comparatif, la Suède score à 127, la Norvège à 130, la France à 85 et les US à 45 !
[10] Raymond Boudon, Déclin de la morale, déclin des valeurs. PUF septembre 2002.
[11] Raymond Boudon, Déclin de la morale, déclin des valeurs. PUF septembre 2002.
[13] Johansson Rabinovitz Christina et Werner Carr Lisa, 2001. Modern Day Vikings. Intercultural Press.
[14] Geert Hofstede, Culture’s consequences, second edition, sage 2001.
[15] L’indice le plus élevé de tous les pays industrialisés…
[16] Uncertainty avoidance en Anglais
[17] Dépassée par la Grèce, le Portugal, la Belgique, le Japon

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