Ceci est un chapitre de l'étude approfondie de la société suédoise menée pendant mes quatre années de vie sur place. Lire le chapitre précédent <<
« De
vray, le soing et la despense de nos pères ne visent qu’à nous meubler la teste
de science ; du jugement et de la vertu peu de nouvelles… »
Montaigne. Essais, Livre I, ch 25.
L’école suédoise a pour ambition de former des citoyens humanistes et responsables, ouverts au vaste monde, capables de s’entendre et de coopérer, libres de leur propre jugement, capables d’avoir des opinions et de les exprimer, sûrs d’eux et de leur avenir, capables d’influencer leur propre destin, autonomes et capables de se débrouiller dans la vie. En ce sens, elle est « utilitaire » au bon sens du terme. On n’enseigne pas seulement pour connaître et pour penser. On enseigne aussi pour agir, pour vivre, pour s’insérer dans la société et y être heureux. Le niveau de connaissance n’est qu’un des aspects. Ainsi, l’enseignement ne passe pas seulement par la théorie et dans les livres, l’expérience et le dialogue joue un grand rôle. Plus que comme les détenteurs et transmetteurs du savoir, les enseignants suédois aiment se décrire comme des guides qui montrent le chemin, qui donnent les clés pour une utilisation optimale de ce savoir.
Cette politique éducative porte apparemment
ses fruits puisque la Suède est selon Henry Milner, un universitaire canadien
spécialisé dans la politique comparée, le pays le plus « civiquement
lettré » du monde avec la Norvège, c’est à dire, le pays dont la maturité et la participation politique sont les plus développées.[1]
[1] Milner Henry, Civic Litteracy, 2002. A titre comparatif, la Suède score à 127, la Norvège à 130, la France à 85 et les US à 45. Cet indicateur reflète la connaissance de la vie politique et des institutions locales/nationales/inrernationales, l'indépendance par rapport aux media de masse, la participation politique.
Mais en parallèle, une telle volonté
affichée d’influencer les comportements pose tout de même ici la question de
l’école comme outil de propagande… J’ai eu l’occasion de m’entretenir sur ce
sujet avec Ulf Lundgren, ancien responsible de l’agence de l’éducation et
l’artisan de la réforme des années 90. Selon lui, l’école a toujours été à
travers l’histoire un outil de propagande, de diffusion d’idéologies ou tout
simplement d’orientations politiques. La seule différence ici, c’est que c’est
fait ouvertement, avec des valeurs clairement définies qui sont les valeurs
humanistes communes, indépendantes de la race, de la religion, du sexe…
Ces valeurs sont enseignées, inculquées à tous les stades de l’éducation, elles transparaîssent dans l’enseignement de chacune des matières.
Cela commence très tôt. Dès la maternelle, les petits suédois apprennent à prendre la parole chacun à leur tour, à écouter leurs camarades. Dans toutes les maternelles suédoises, la journée commence par une petite conversation entre les enfants. Chacun raconte ce qu’il a fait la veille, ou parle d’un sujet de son choix. Tout le monde l’écoute. Certains posent des questions, d’autres attendent leur tour pour parler. Une manière de se connaître, de s’écouter, de se respecter… d’inter-agir dès le plus jeune âge. Lorsque les enfants ont des origines diverses, le débat est enrichi, ils apprennent à comprendre leurs différences et à en parler, à les accepter. C’est aussi l’occasion de parler des problèmes dans la classe, de résoudre les conflits entre les enfants. L’enseignant a pour responsabilité que les enfants se sentent bien dans la classe, que personne ne soit exclu. C’est dès le plus jeune âge que l’on s’attache à réduire les différentes formes de violence à l'école, au sens le plus large du terme, puisque même exclure un enfant d’un jeu ou l’ignorer en permanence est considéré comme une forme de violence.
Voir la politique de prévention systématique contre la violence à l'école:
Download violence_lcole_sude.pdf
Voir un redressement spectaculaire dans une école en zone sensible:
Download Rinkeby.pdf
Le
contenu pédagogique
A partir du collège, la vie en société a sa matière spécifique: samhällskunskapp, littéralement connaissance de la société, que les enseignants du lycée français de Stockholm traduisent par Sciences Humaines Suédoises. Cette matière est beaucoup plus complète que l’éducation civique telle qu’elle est enseignée en France, puisque s’y ajoutent un peu de droit, d’histoire, de géopolitique, un peu d’économie, de marketing, de sciences politiques, de connaissancs des media, du système social, et beaucoup de prévention… La ligne directrice est simple : expliquer pourquoi et comment les individus s’organisent pour bien vivre ensemble, pour résoudre ensemble les problèmes qui se posent à eux. Ces quelques rudiments ont pour objectif d’ouvrir les yeux des enfants sur le vaste monde, de les responsabiliser, de les aider à former leur jugement et de leur montrer comment ils peuvent apporter leur pierre à l’édifice. Les thèmes sont souvent abordés comme des études de cas qui se réfèrent à son vécu, et des sections de questions très détaillées sollicitent en permanence l’opinion de l’élève, l’invite à réfléchir seul ou en groupe à d’autres solutions que celles exposées. Que penses-tu de, comment ferais-tu pour, quels sont les problèmes que tu vois…Les questions sont personnelles, et en appellent déjà directement au jugement de l’élève. Il en est de même dans les dissertations, alors que les petits français doivent se réfugier derrière la forme passive et les pronoms impersonnels, les petits suédois sont invités à dire Je, je pense que, à mon avis. Une dissertation suédoise sans utilisation de la première personne serait révélatrice de quelqu’un qui peine à avoir des opinions personnelles, et serait très mal notée…
Le
vaste monde et les valeurs démocratiques
Le fait est révélateur, dans le livre de SHS de 5ème que j’ai eu entre les mains, le premier chapitre définit les 4 niveaux de la société, partant de la société de proximité, le quartier avec les parents, les amis, les commerçants, l’école, jusqu’à la planète, en passant par la commune et la Nation. Ces quatre niveaux ont une valeur égale. D’entrée la Suède est située dans un contexte mondial. Pour qu’une société fonctionne, les hommes doivent coopérer, des Nations Unies au « conseil de classe ». Et si tous les hommes coopéraient, il n’y aurait pas de conflits dans le Monde. On ne peut être plus clair, l’idéal est posé : la coopération est à la base de toute démocratie. Et on en reste pas aux généralités, les travaux pratiques sont attaqués d’entrée également.
Le premier lieu où s’exerce la démocratie est l’école, explique le manuel, qui en vient ainsi au fonctionnement du conseil de la classe, élu à la suite de cette leçon. Un exemple concrêt illustre sa fonction et son utilité : que la classe fonctionne, et que les élèves puissent exercer leur influence. Le général est toujours ancré dans la réalité par des exemples proches des enfants. L’objectif n’est pas de faire apprendre aux enfants le fonctionnement des institutions en tant que spectateurs, mais en tant qu'acteurs, et de leur faire comprendre le fonctionnement de la société elle-même, en tant que groupe de gens qui vivent ensemble, pour qu’ils s’y épanouissent. Ainsi, à 11 ans, ils apprennent à quoi sert le système social. Ils savent par exemple qu’il est financé par les actifs –leurs parents- qui supportent donc aussi la jeunesse –leur école- et les retraités –leurs grands parents-. Sans doute pour cette raison, ils comprennent plus tard que lorsque le nombre d’actifs diminue et que le nombre de retraités augmente parceque la durée de vie s'allonge et la santé s'améliore, ils est logique de travailler fr rechercher des solutions à long terme... Ils apprennent pourquoi la Suède accueille des immigrés et des réfugiés, comment la plupart des nations se sont constituées par des mélanges de population. C’est une occasion d’aborder les conflits dans le monde, les pays en voie de développement et les différences de niveaux de vie, d’expliquer les différences culturelles et démystifier les coutumes qui paraîssent étranges, de faire tomber les préjugés et les a priori, de prévenir le racisme et la xénophobie.
Voir les inititiatives pour faire participer les jeunes à la vie politique:
Download jeunes_et_politique.pdf
Se
responsabiliser
Très tôt également, les petits suédois sont sensibilisés au droit : les différents droits, à quoi servent les lois, les différents types de délits. Ici encore le propos est clair : les lois servent à vivre ensemble, à rendre la vie plus sûre, à protéger la nature et l’environnent, nul n’est censé ignorer la loi… Le cours de SHS en 5ème développe une étude de cas détaillée : l’histoire complète de deux jeunes qui volent le sac à main d’une vieille dame, du délit à la peine de prison : témoins, arrestation, garde à vue, enquête policière, le tribunal, la sentence, la prison, les conséquences, la réinsertion. C’est l’occasion de développer le rôle de la justice, d’aborder la délinquance et la criminalité, de débattre de la violence dans les media, de bien définir les délits…y compris les petits chappardages, resquilles dans les transports en commun, la fraude fiscale, les escroqueries, la perception indue d’allocations…de découvrir comment les choses se passent dans d’autres pays…On en profite aussi pour parler des rapports que les jeunes entretiennent entre eux et avec les adultes, et de la violence à l’école.
...à suivre...
En attendant, voir le plan détaillé des programmes d'éducation civique -Sciences Humaines/Connaissance de la Société- en 5è et 4è. Notes qui demandent à être mises en forme, et incluses dans ce chapitre:
Download plan_samhallskunskap.pdf
Le contexte historique
L’histoire suédoise repose sur
une longue
tradition de « lettrisme » qui a permis à la démocratie de se
développer très tôt. Avec la Réfome, la Bible est traduite en suédois.
Au XVIème siècle,
les chefs de paroisse ont pour mission d’instruire leurs fidèles en
leur
apprenant à lire. Ils doivent rendre compte à leurs supérieurs chaque
année de
l’état d’alphabétisation de leurs ouailles. Un siècle plus tard, compte
tenu de
la dispersion de l’habitat, des conditions climatiques et de la
difficulté des
transports, une loi autorise les chefs de famille à baptiser leurs
enfants à
condition qu’ils soient eux-mêmes baptisés et confirmés, qu’ils sachent
lire et
comprennent leur lecture. Ce droit de baptiser était utilisé
principalement en
cas de maladies graves chez les enfants en bas age. La suède devient
ainsi le
pays le plus « lettré » d’Europe. Avec la lecture et la compréhension
est venu la curiosité, le sens critique, et les interrogations
-l’église a même
exigé un moment, pour éviter les « mauvaises interprétations » que la
lecture de la bible ne se fasse qu’en présence d’un pasteur-. La loi
sur la
liberté de la presse, de l’information, d’expression en 1766 est un
accélérateur. D’une centaine de livres publiés en suédois en 1700, on
passe à
plus de 800 en 1770. Une grande partie de ce qui est imprimé concerne
des
petits formats donc des livres à diffusion plus large et moins onéreux,
accessibles aux plus modestes. Le taux d’alphabétisation de 50% à la
fin du
XVIIème, déjà énorme comparé aux 27% en France, atteint 80% à la fin du
XVIIIème, contre 47% en France. Jusqu’ici dispensé par l’église d’état,
l’enseignement primaire devient obligatoire jusqu’à xx ans en 1842.
Dès cette époque, les valeurs "morales" sont
aux centre de l’éducation et les ambitions en la matière n’ont pas cessé de
figurer sur les préambules des progammes nationaux.
En 1842, l’objectif de l’école est de former des citoyens, chrétiens et utiles. A la base de l’enseignement, l’humilité et la subordination, l’obéissance à l’autorité et la satisfaction de son propre sort. Même si l’école est censée enseigner bien plus que la religion, elle reste aux mains des Luthériens et la foi évangélique exprimée à travers le cathéchisme de Martin Luther reste centrale, avec 28 heures d’instruction religieuse par semaine.
En 1919, l’enseignement chrétien est remis en question. On passe à 12 heures d’instruction religieuse par semaine. La morale se dote d’un contenu. L’unité nationale, l’intégration sociale et la solidarité sont à l’ordre du jour. On cherche alors clairement à développer une connaissance citoyenne basée sur une culture pacifique, sur l’ordre civil. L’enseignement reposant trop sur l’écrit, il doit refaire le lien avec le « monde réel » et permettre aux écoliers de développer leur jugement et leur propre conception du monde. On insiste aussi sur la santé physique : mens sana in corpore sano.
A la suite de la 2è guerre mondiale, la
Suède, traditionnellement germanophile, s’est alarmée de la vitesse avec
laquelle le pays de Goethe a pu s’engouffrer dans le nazisme. C’est pour éviter
ce genre de dérives que les valeur de tolérance et de respect d’autrui ont
commencé à être enseignées. A partir de 1948, l’objectif de l’école est d’éduquer des individus démocratiques au
sens large et humaniste du terme, on cherche à se protéger contre la propagande
et insister sur l’importance de vivre dans une société libre, gouvernée par son peuple et conjointement responsable de
son avenir. Cela restera la grande ligne directrice. La démocratie repose
en effet, selon le préambule de ce programme, sur la libre coopération des
citoyens. En retour, une telle coopération doit reposer sur des personnalités
libres, capables d’ouvrir les yeux à la réalité et de se forger des convictions
personnelles. L’homme démocratique, l’individu citoyen, est celui qui à la fois
exerce librement son jugement et qui sait coopérer.
En un siècle, la démocratie a remplacé Dieu
puis la Nation comme base légitime de l'éducation morale.Toutes les
réformes et nouveaux programmes qui vont suivre ne feront qu’affiner, préciser,
réajuster cette mission de base, de redéfinir les valeur fondamentales à
inculquer et les vertus qui s’y attachent.
Le curriculum précise en 1962 qu’il faut donner à l’élève une bonne compréhension des valeurs qui permettent aux hommes de vivre ensemble et qui sont à la base de la justice dans une société démocratique. Ces valeurs sont clairement définies : justice, tolérance, solidarité, égalité des sexes, des races et des nations. On insiste sur le respect de la vérité et de la justice, sur la paix et la liberté, sur la coopération internationale, sur la responsabilité vis à vis d’autrui, et le respect de la loi. L’élève est placé au centre du système, mais le développement de sa personnalité en tant qu’individu et sa « formation » en tant que « citoyen du monde » responsable sont indiscociables et menés en parallèle. En 80, après plusieurs années de débat sur le multiculturalisme et le relativisme des valeurs, la Suède prend position. L’école ne peut plus rester neutre en ce qui concerne les valeurs démocratiques. Les valeurs culturelles peuvent différer mais la base éthique est absolue : l’inviolabilité de la vie humaine et le droit à l’intégrité de la personne prévalent. Les enfants doivent clairement etre influencés en ce qui concerne le respect de la dignité humaine et la considération pour les autres. L’élève doit réaliser qu’aucun homme ne doit être l’objet d’oppressions, que les personnes qui ont des difficultés ne doivent pas être abandonnées et que chacun a la responsabilité d'essayer de réduire la souffrance d’autrui. Ethique et démocratie deviennent intimement liées puisque la démocratie suppose pour fonctionner correctement des individus éthiques, et qu’une éthique qui garantit la valeur intrinsèque de la dignité humaine suppose des individus démocratiques. En 1994, le trait est encore marqué. L’éducation vient d’être décentralisée. Elle fonctionne dorénavant par objectifs –governance by goals & outcomes and not by rules-. La nouveauté est que les valeurs démocratiques, qui constituent la base éthique des citoyens, nettement définies et valides quelles que soient les circonstances sont dorénavent inscrites comme base principale du cursus scolaire alors qu’elles n’en étaient qu’un des points jusqu’ici. Elles deviennent clairement et officiellement un objectif et un idéal, sous la responsabilité des chefs d’établissement et des enseignants, le but étant d’accroître la prise de conscience et l’ouverture d’esprit des enfants. Chacun doit pouvoir comprendre comment elles se sont développées pour devenir des valeurs universelles, et celles de la société suédoise. On ne se contente pas en Suède de se référer à ce que nous appelons les Valeurs de la République, qui ont pris une valeur symbolique, d’élever le drapeau tricolore et de graver liberté, égalité, fraternité sur le fronton de chacune de nos écoles en laissant à chacun le soin d’en définir les contours et le contenu. Inviolabilité de la vie humaine et refus de la violence, liberté individuelle et intégrité, valeur égale de chaque individu, égalité entre sexes, solidarité avec les plus faibles et les plus vulnérables, respect de l’environnement : ces valeurs fondamentales ne sont pas une évidence, il faut en permanence qu’elles soient comprises, fermement établies, défendues, développées souligne le curriculum suédois. Et pour ce faire, il ne suffit pas d’énoncer, il faut montrer l’exemple et adopter un mode de fonctionnement en phase.
C’est donc sous deux aspects que la
démocratie est enseignée aux petits suédois. D ‘une part comme mode de
gouvernance, forme de pouvoir et d’institutions et des droits qu’elle garantit.
Et à ce titre, en plus d’expliquer le fonctionnement et le pourquoi de ses
institutions, l’école tente d’adopter le fonctionnement le plus démocratique
possible. D’autre part comme expérience commune et vie partagée avec les
autres. Et à ce titre, les valeurs de la démocratie doivent se percevoir à tous
les niveaux des rapports entre les individus au sein même de l’école. On
retrouve les objectifs du premier programme social-démocrate : l’idéal
démocratique qui marque de son empreinte tous les aspects de la vie sociale.
L’école est en effet considéré comme un microcosme de la société. C’est le lieu où les enfants apprennent à se repérer par rapport aux autres enfants, aux adultes et à la société. Elle forme en outre les mémoires, non seulement de ce qui est appris, mais aussi de ce qui est vécu, et donc tout rejet ou exclusion, tout sentiment d’échec peut à terme créer des adultes qui souffrent et risquent l’exclusion. Et comme les enfants passent la majeure partie de leur temps à l’école, les suédois considèrent qu’il est de sa responsabilité de fournir les conditions et le climat le plus propice à l’épanouissement psychologique et intellectuel de l’enfant, en gardant son avenir comme objectif. Pour permettre aux enfants, très tôt, de comprendre, se déterminer et agir par eux-mêmes, son rôle est de casser les préjugés et les stéréotypes issus d’un manque de connaissance et de compréhension.

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